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1914 -2014 : patrimoines et revenus du patrimoine, ça explose !

publié le 22 févr. 2013 à 01:23 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 janv. 2017 à 06:09 ]
publié le 23 oct. 2012 19:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 nov. 2012 19:05 ]
 
 
  les chapeaux d' Ascott, photo du film "My fair lady".

  

     L’économiste Thomas Piketty a fait une thèse qu’il a publiée[1] : il en a donné la substantifique moelle dans le Monde diplomatique, numéro de septembre 2001, par un article que j’ai exploité pour l’écriture de mon livre (chapitre 24, intitulé Et aujourd’hui ?, accessible gratuitement sur ce site) et que je vais exploiter maintenant à nouveau, article qui est intitulé "SUR LA PISTE DES NANTIS : Baisses d'impôt, retour aux fortunes d'antan". La formule-clé, selon moi et « retour aux fortunes d’antan ». NB. Tout ce qui est écrit en bleu relève de T. Piketty, les graphiques sont extraits de l’article de l’Humanité-dimanche du 11 octobre 2012 [2].

 

RETOUR AUX FORTUNES D'ANTAN

 

En effet, en lisant l’Humanité-Dimanche du 11 octobre 2012, je suis tombé sur le graphique suivant :


 

    Cela fait tilt ! n’est-ce pas ? notez qu’il n’y a aucune raison pour qu’un chercheur authentique ou qu’un hebdomadaire sérieux publient des sottises. Mais enfin le rapprochement est intellectuellement éblouissant.


Ah ! la Belle époque que voilà…

    La "Belle époque" où l’argent ruisselait de partout dans les châteaux et manoirs et hôtels particuliers est appelée « edwardienne period » en Angleterre : c’est, en effet, un phénomène général qui correspond à une phase A d’un cycle Kondratieff. Époque d’autant plus belle qu’elle suit, par définition, une phase B -the great deep- des Anglais où tout baissait : prix, bénéfices, salaires, profits, et où une seule chose augmentait ; le chômage. Rien de tout cela durant la Belle époque : le "surplus"[3] des économistes dégouline de partout. Mais cette période bénie est l’épanouissement de tout un siècle d’accumulation.

    En 1884, il y avait cinq Anglais parmi les douze hommes les plus riches du monde. Le baron de Rothschild, le duc de Westminster, le duc de Sutherland, le duc de Northumberland et le marquis de Bute. Sutherland était le plus grand propriétaire foncier avec 482.000 hectares[4]. Sept propriétaires possédaient chacun plus de 200.000 hectares. Le marquis de Breadalbane pouvait parcourir à cheval trente-trois heures en ligne droite sans sortir de ses terres. Le septième de la superficie totale du Royaume Uni était dans les mains de quatre-vingt-dix propriétaires dont soixante-sept figuraient au ''peerage'' c’est-à-dire étaient membres de la chambre des Lords. Il s’agit là des noblemen et non des gentlemen qui sont la catégorie en-dessous.

Figure supprimée par manque de place, visible sur la fiche MORT A VENISE, Luchino Visconti, 1971.

ci-dessus : le salon de l'hôtel des bains de Venise avec la famille princière polonaise en villégiature (Mort à Venise).

ci-dessous : Madame de..., comtesse, essaie ses pendentifs devant son miroir en Murano (Max Ophüls).


En France, à la veille de la première guerre mondiale, fortunes et revenus du patrimoine étaient à un niveau astronomique (sic). "En effet, la très forte concentration des fortunes observée au début du XXe siècle est le produit d'un siècle d'accumulation en période de paix : entre 1815 et 1914, les fortunes grossissaient sans crainte ni de l'impôt sur le revenu ni de l'impôt sur les successions (les taux d'imposition les plus élevés atteignaient des niveaux dérisoires avant 1914)".

"Le fossé séparant les 0,01 % des revenus les plus élevés (en pratique, toujours constitués pour une part prépondérante de revenus du capital) de la moyenne des revenus était de l'ordre de 5 fois plus considérable au début du XXe siècle qu'il ne l'est depuis 1945".

 

Le grand choc : 1914 - 1945

    Le "grand choc" - un des concepts-clé de Piketty - est l’ensemble constitué par la guerre de 1914, l’inflation du début des années 20, la crise de 29 et ses faillites, la seconde guerre mondiale.

    "Si les inégalités de revenus se sont néanmoins réduites au XXe siècle, cela tient pour l'essentiel aux chocs subis par les très hauts revenus du capital. Les très gros patrimoines (et les très hauts revenus du capital qui en sont issus) ont connu un véritable effondrement à la suite des crises de la période 1914-1945 (destructions, inflation, faillites des années 1930)". "Il fallut attendre les traumatismes humains et financiers provoqués par les guerres mondiales et la crise des années 1930 pour que la redistribution fiscale prenne une importance déterminante" (Piketty signifie par là qu’aucun élément ne permet d’affirmer que les inégalités auraient déjà commencé à se réduire avant le déclenchement de la guerre de 1914).

"À l'issue des chocs de la période 1914-1945, les conditions de l'accumulation de patrimoines importants se sont totalement transformées : les taux supérieurs des impôts sur le revenu et sur les successions ont atteint des niveaux extrêmement élevés (ceux appliqués aux revenus les plus élevés dépassent les 90 % dès les années 1920)". "Il est devenu matériellement impossible de retrouver des niveaux de fortunes comparables à ceux qui prévalaient avant les chocs".

    Le graphique suivant indique les taux d’imposition des tranches les plus élevées, aux États-Unis, à partir de 1916, année qui précède l’entrée en guerre décidée par Wilson et la banque Morgan.



    " (…) les Etats-Unis, outre qu'ils partaient de moins haut et que les chocs y furent moins profonds qu'en Europe, se singularisent par un très rapide retournement au cours des années 1980-1990 : en deux décennies, les inégalités ont retrouvé le niveau qui était le leur à la veille de la première guerre mondiale". Le graphique montre que c’est le démocrate Johnson qui a fait descendre le taux d’imposition de la tranche de revenus la plus élevée de 91 à 70%. Et c’est Nixon - républicain qui disait « nous sommes tous des Keynésiens » - qui fait remonter à 78%. Mais évidemment c’est Reagan qui fait entrer son pays dans l’ère des déficits massifs : avec lui, en deux étapes, le taux supérieur d’imposition dégringole de 70 à 50% puis de 50 à 28%. Les riches ne paient plus d’impôts ou presque, les déficits s’envolent -car la course aux armements perd tout contrôle- mais le dollar n’est plus « as good as gold »[5] : c’est du papier dans lequel tout le monde a confiance. Enfin, jusqu’à présent. Parce que les Chinois commencent à se méfier.

    Quoiqu’il en soit, répétons-le avec Piketty : en deux décennies, les inégalités ont retrouvé le niveau qui était le leur à la veille de la première guerre mondiale. Bien joué. Les Pigeons sont remplumés.

 

Un retour au FORTUNES D’ANTAN est-il possible ?


                                                            Hôtel particulier construit en 1897 à Paris

"Les éléments d'histoire comparative peuvent fournir quelques pistes. Dans tous les pays développés, les très gros patrimoines ont été très largement laminés au cours des années 1914-1945. Pourquoi les pays européens, et la France en tout premier lieu, ne finiraient-ils pas par suivre la trajectoire américaine et par retrouver au cours des premières décennies du XXIe siècle la très forte concentration des fortunes et des revenus qui prévalait à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ?

Aussi incertaine soit-elle, l'idée d'un retour au XIXe siècle a cependant un certain nombre de fondements objectifs. Tout d'abord, la transformation des systèmes productifs observée dans les pays développés au tournant du troisième millénaire : caractérisée par le déclin des secteurs industriels traditionnels et le développement de la société de services et des technologies de l'information (mais toutes les époques ont vu des secteurs anciens décliner et des secteurs nouveaux émerger), elle a probablement pour conséquence de favoriser un accroissement rapide des inégalités. En particulier, la très forte croissance enregistrée dans les nouveaux secteurs est de nature à permettre l'accumulation en un temps relativement bref de fortunes professionnelles considérables. Ce phénomène a déjà été observé aux Etats-Unis dans les années 1990, et l'on voit mal pourquoi il ne gagnerait pas l'Europe.

De plus et peut-être surtout, la reconstitution au début du XXIe siècle de très gros patrimoines d'un niveau comparable à ceux du début du siècle est fortement facilitée par l'abaissement généralisé des taux marginaux d'imposition frappant les revenus les plus élevés. Il est évidemment beaucoup plus facile de constituer (ou de reconstituer) des patrimoines importants quand les taux marginaux supérieurs sont de 30 % ou 40 % (voire nettement moins, avec les exonérations particulières) que lorsque ces taux supérieurs sont de 70 % ou 80 %, voire davantage, durant les « trente glorieuses », notamment dans les pays anglo-saxons.

 

    Aux États-Unis, et, dans une moindre mesure, au Royaume-Uni, l'élargissement des inégalités patrimoniales observé au cours des années 1980-1990 a été grandement facilité par les très fortes baisses d'impôt dont ont bénéficié les revenus les plus élevés depuis la fin des années 1970. En France et dans les pays d'Europe continentale, la conjoncture politique et idéologique initiale était différente : alors que la crise économique des années 1970 fut très vite interprétée par les opinions anglo-saxonnes comme un aveu d'échec des politiques interventionnistes mises en place à l'issue de la seconde guerre mondiale (à commencer par l'impôt progressif), -on sait que Johnson avait lancé un plan de lutte contre la pauvreté aux Etats-Unis, Reagan a eu ces paroles fortes : la misère à gagné ! en foi de quoi, Reagan va enrichir les riches (JPR) -  les opinions européennes ont pendant longtemps refusé de remettre en cause les institutions associées à la période bénie de la croissance (comprendre les éléments constitutif de l’Etat-Providence mis en place à la Libération pour ce qui concerne la France et que la Droite et le MEDEF veulent faire disparaître -JPR). Mais ce grand écart transatlantique a fini par se réduire : outre que la stagnation des pouvoirs d'achat constatée au cours des années 1980-1990 a partout conduit à un certain rejet de l'impôt sur le revenu, l'existence (réelle ou supposée) d'une mobilité de plus en plus forte des capitaux et des « super-cadres » constitue aujourd'hui un puissant facteur poussant les différents pays à s'aligner sur une fiscalité allégée pour les revenus en question.

 

En conclusion :

Les Américains, je parle des braves gens, sont aussi stupides et naïfs qu’ailleurs. Le graphique ci-dessous montre que les 20% les plus riches des Américains se partagent 83% des richesses réelles : il n’en reste que 17% pour les 80% moins riches et très pauvres. Mais, trompés par leur illettrisme ou leurs médias ou les évangélistes, les braves gens pensent que les 20% plus riches ont 60% des richesses à leur disposition et croient qu’ils en ont 40%. Leur souhait (3° bâton du graphique) montre un grand désir d’égalitarisme. Même aux États-Unis.



2° conclusion :

Je copie/colle le chapeau de l’article de Piketty écrit en septembre 2001. "Afin de prévenir l'expatriation des « investisseurs » que dissuaderait un environnement « peu propice aux affaires », le gouvernement français envisage une nouvelle baisse d'impôt destinée aux hauts revenus. Lorsqu'il s'agit des riches, le moins-disant fiscal est en effet devenu une mode internationale". Qui gouvernent en 2001 ? Chirac est à l’Élysée mais Jospin est premier ministre avec un gouvernement gauche plurielle. Peut-on parler d’une différence radicale entre l’UMP et le PS ?

Le luxe de ce palais et des parures est à mettre en rapport avec l'intérieur des fermes des paysans siciliens. Cette époque de l'unité italienne date d'une précédente phase A ; celle de 1850 à 1873. (Le guépard, de Visconti).

Last but not least, Pour les ouvriers aussi on revient au XIX° siècle, MM. Arnault et Lagerfeld peuvent être satisfaits. A votre avis de quand date ce texte ?
                           

"Jamais mon père ne s'était trouvé aux prises avec autant de difficultés. Il n'avait pas de travail et la fin de ses ressources approchait. Il fallait absolument aviser. Il plaça ma sœur ainée apprentie (…) ; puis mon frère Jean-Pierre, ‘…). Mon père et mon frère ainé allèrent à la campagne chercher de l'ouvrage comme ouvriers (…). Après avoir parcouru les environs de Lyon, ils finirent par en trouver à Saint-Didier-au-Mont-d'Or. Avant de prendre cette résolution qui devait nous disperser, mon père lutta longtemps, il attendit d'être réduit à la dernière extrémité ; il espérait toujours trouver une occupation à Lyon qui lui permettrait de nous faire vivre tous ensemble.

Un des souvenirs les plus pénibles de mon enfance se rapporte à ce temps. Nous n'avions que du pain sec à manger et de la soupe maigre aux heures des repas. A mesure que les ressources diminuaient, mes parents trouvaient que l'appétit de leurs enfants augmentait. En effet, ne mangeant ni viande, ni œufs, ni fromage, nous avions toujours faim. Quand on nous donnait du pain, nos parents nous disaient : «Vous n'aurez que ça, ne mangez pas trop vite». Un jour, mes parents étaient inquiets, ils avaient engagé tout ce qu'ils avaient pu Crédit municipal, il ne leur restait rien, le pain allait manquer. J'avais faim, je demandai à manger. Ma mère me donna un peu de pain. Je la remerciai et, sans songer à la situation critique où se trouvait notre famille, je me mis à sauter en dévorant mon pain. Ma mère, qui était pourtant la meilleure des femmes se leva indignée et me donna un soufflet en me disant : «Trouves-tu que tu ne digères pas assez vite ? ». Je mis le reste du morceau de pain que je mangeais sur la table et j'allais m'accroupir sur les carreaux dans un coin".



[1] Les Hauts Revenus en France au XXe siècle - Inégalités et redistributions, 1901-1998, Grasset, Paris, 812 pages, 196,80 francs (30 euros). (1) L’enquête de Piketty s'appuie notamment sur une exploitation systématique de sources fiscales : les déclarations de revenus (qui apparaissent avec la création de l'impôt sur le revenu en 1914), les déclarations de salaires (qui apparaissent avec la création d'un impôt sur les salaires en 1917), et les déclarations de succession (qui apparaissent avec la création de l'impôt progressif sur les successions en 1901).on trouvera le texte intégral de l'article de Piketty par ce lien :  SUR LA PISTE DES NANTIS : Baisses d'impôt, retour aux fortunes d'antan, par Th. PIKETTY

[2] Article de Christophe DEROUBAIX, "derrière le duel Obama-Romney, la fin du rêve américain ?".

[3] Grosso modo, on produit des richesses pour les consommer, les exporter et amortir les investissements qui permettront de produire à nouveau. En période de grande prospérité, il y a un reliquat que les économistes  appellent le surplus. Le surplus fait le bonheur de l’industrie du luxe, du gaspillage, des m’as-tu-vu, de ceux dont on dit que « l’argent leur brûle les doigts »…

[4] Dixième fortune mondiale, en 1884. C’est la superficie d’un département français.

[5] Depuis les accords de la Jamaïque, 1976.
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