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Le droit à la paresse, 1880, par Paul LAFARGUE (extraits) et article de Pierre IVORRA, la lutte pour la réduction du temps de travail...

publié le 18 sept. 2015, 09:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 oct. 2020, 08:23 ]

    Cet article est à lire après celui que j'ai intitulé Le salariat, la liberté, la retraite… l’aide de Christopher HILL.
C. Hill (Cambridge) montre combien fut rude le passage à la contrainte de l'usine avec ses horaires obligatoires et démesurés, l'absence de liberté dans la journée alors que l'ancien système, le domestic system, permettait au travailleur de prendre une pause au moment où il en ressentait le besoin, etc... La lutte pour la réduction du temps de travail est donc une lutte systématique des travailleurs pour vivre tout simplement. En 1880, en pleine période productiviste, en pleine bagarre pour la réduction du temps de travail, Paul Lafargue - qui savait de qui tenir - publie une bombe provocatrice "Le droit à la paresse"...     Dans un texte paru en feuilleton dans « l’Égalité » des 26 février, 5 mars et 12 mars 1882, Paul Lafargue démonte la rhétorique patronale opposée au passage à la journée de 8 heures. L'internationale socialiste la revendique depuis 1866, elle sera adoptée en 1919 seulement.
 Au moment où je me proposais de lire cet ouvrage et d'en faire un compte-rendu, l'Humanité publie ces cours extraits. J'utilise donc mon droit à la paresse pour reproduire ici-même ces extraits. 

    Ce 9 mai 2018, l'Humanité publié un article de Pierre IVORRA qu'il intitule "Du droit à la paresse". c'est tout naturellement que je le place après les extraits du livre si actuel de Paul LAFARGUE, gendre de Karl Marx.
    
J.-P. R.

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Nous nous proposons de défendre la réduction légale de la journée de travail à huit heures contre les économistes et les possibilistes. Les considérants de la résolution du Congrès de Genève sont, dans leur brève concision, assez explicites pour l'importance de la limite légale de huit heures ; cependant, ils ne répondent pas à une objection souvent répétée : « Si vous réduisez la journée de travail, disent les bourgeois, vous réduisez forcément les salaires ». A cette objection plausible en apparence, beaucoup d'ouvriers baissent la tête en signe d'acquiescement. Cependant, rien de plus faux. Je vais le prouver. (...)
    Au contraire, moins l'ouvrier travaillera et plus il sera payé. (...) Si demain, en France, l'article de notre programme minimum devenait loi, si la journée était de huit heures, il faudrait 3 ouvriers pour faire vingt-quatre heures de travail, tandis qu'aujourd'hui il ne faut que 2 ouvriers travaillant douze heures : donc, toute l'armée de réserve du capital serait absorbée dans l'atelier. Les ouvriers qui travaillent, n'ayant pas à craindre la concurrence des ouvriers qui chôment, pourraient non seulement maintenir leurs salaires, mais demander une augmentation.
    Mais, disent les patrons, vous ruinerez l'industrie française, si vous diminuez la journée de travail et augmentez les salaires. (..) Le contraire est le vrai : moins les ouvriers travailleront, plus ils seront payés et plus l'industrie française sera prospère. De toutes les lois de l'industrie capitaliste, celle-ci est une des plus faciles à établir. Si, pour porter une industrie nationale à son plus haut point de développement, il ne fallait que de faibles salaires et de fortes journées de travail, l'industrie française devrait être une des premières du monde ; elle ne devrait craindre aucune concurrence. (...) L'industrie française est maintenue dans son état d'infériorité, parce que l'ouvrier français travaille trop et à trop bon marché. (...)
    Une des grandes lois de la production capitaliste est la production à bon marché. Les machines ne sont pas introduites dans l'industrie moderne, ainsi que le prétendent les jésuites de la philanthropie, pour soulager le lourd labeur de l'homme, mais pour produire vite, beaucoup et à bon marché et pour réduire le prix de la main-d’œuvre. Mais si la main-d’œuvre est si abondante à un prix si bas que le capitaliste peut, en la surmenant de travail, produire à aussi bon compte qu'avec des machines. il n'hésite jamais ; car les machines exigent une avance de capital, elles s'usent et se démodent ; tandis que le capitaliste ne débourse pas un sou pour se procurer 100 ou 200 ouvriers, il n'a qu'à ouvrir les portes de ses ateliers ; et s'il les tue de travail, quel mal cela fait-il à sa poche ? La poche est l'endroit où le capitaliste met tout son cœur et toute son intelligence. Les capitalistes français se sont trouvés dans cette situation ; la main-d’œuvre en France était si abondante
et à si vil prix qu'il leur était plus profitable de la surmener de travail que d'introduite des machines pour la remplacer. Ce fait est constaté par des écrivains bourgeois. (...)
    De l'aveu même des industriels et des économistes bourgeois, pour développer l'outillage industriel, pour accroître les forces mécaniques de la production industrielle, il faut relever la valeur de la main-d’œuvre, il faut porter les salaires à leur maximum. (...}
    Nous avons démontré avec des faits officiellement constatés en Angleterre et en France que la réduction légale de la journée de travail bénéficierait aux ouvriers et à l'industrie nationale et concourrait à l'enrichissement des patrons. Malgré les avantages qu'elle apporterait aux patrons, les ouvriers ne doivent pas espérer l'obtenir ; car le pouvoir politique est entre les mains de la classe la plus égoïste, la plus bornée qui ait jamais gouverné la France.

                PAUL LAFARGUE (1842-1911), AUTEUR DU « DROIT À LA PARESSE » (1880)

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    Ces bien courts extraits ont pour vocation de vous faire lire l'intégralité du texte :
    "le droit à la paresse, éditions ALLIA, 74 pages, 6,2€
    sur le net :
    https://www.marxists.org/francais/lafargue/works/1880/00/lafargue_18800000.htm#3

    Voici maintenant l’article de l’économiste Pierre IVORRA

Du droit à la paresse


    Certains nous disent que Marx est un philosophe du travail. Étrange ce qualificatif attribué à quelqu’un qui avant tout a écrit un livre sur le capital. En fait, Marx est plus que cela, il est le chantre de la libération du travail salarié.

    Marx n’idéalise pas le statut de prolétaire, il suffit de relire ce qu’il écrit dans le Capital. Il peint en ces termes l’attitude du capitaliste, « l’homme aux écus », et celle du salarié dans leur rapport social et même psychologique : « Notre ancien homme aux écus prend les devants et, en qualité de capitaliste, marche le premier ; le possesseur de la force de travail le suit par-derrière comme son travailleur à lui ; celui-là le regard narquois, l’air important et affairé ; celui-ci timide, hésitant, rétif, comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché, et ne peut plus s’attendre qu’à une chose : à être tanné. » Pour lui, le salarié est dans une situation de dépendance vis-à-vis du capitaliste, à l’égard de celui qu’Emmanuel Macron qualifierait de « premier de cordée ». Aussi, quand, depuis sa tombe, à Londres, le spectre de Marx entend certains idéaliser le salariat, il doit doucement rigoler. Dans le Capital, Livre 3, Marx considère que, dans l’activité productive, « la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine ». Mais, il remarque aussitôt que, de toute façon, « cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité ». Et il a cette remarque extraordinaire :     « C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, écrit-il, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail. »

    Le salarié n’est libre qu’en échappant au salariat, en commençant à dépasser le caractère marchand de sa force de travail. C’est là le sens de la proposition de sécurité d’emploi et de formation.

    D’où les réflexions d’un homme comme Paul Boccara sur le dépassement du salariat et la nécessité de développer les activités non marchandes tout en maîtrisant le marché. Et, bien avant lui, celles d’un autre penseur, Paul Lafargue, le gendre français de Marx, célèbre pour avoir écrit en 1883, le Droit à la paresse.


Journaliste économique


De Germinal à Macron c'est toujours la même rengaine des patrons...

Juin 1936. La semaine tombe à 40 heures. Les maîtres des Forges tonnent contre ce qu’ils baptisent « la loi de fainéantise sociale» : «Nos entreprises sont perdues. Comment relever le pays si nos ouvriers habitués à la tâche et fiers de l’accomplir travaillent deux fois moins ? La France va à sa ruine. Et tous pâtiront de ce luxe de paresse !» La chanson contre la réduction du temps de travail est une vieille rengaine. Au fil des siècles, les archives déclinent les mêmes arguments.

Nous sommes en 1848. La journée de travail du textile lyonnais vient de passer de 14 à 12 heures. Pour la chambre patronale des soieries, c’est la catastrophe. Elle adresse au préfet une supplique pour dénoncer la dangerosité et l’amoralisme de la nouvelle loi : « Nous attirons votre attention sur les graves conséquences qu’auraient à subir nos industries au cas où la loi venait à être appliquée. Vous le savez, la main d’œuvre ici est exigeante et hors de prix. Avec 14 heures, nous tenions à peine.12 heures précipiteraient les faillites. Le travail, dans nos entreprises, a toujours commencé à 4 h du matin, repos d’un quart d’heure à midi, repos final à 18 h. Les filles employées s’y livrent sans que leur santé n’ait jamais été altérée et sans qu’elles se plaignent de leur sort par ailleurs envieux quand on songe à tous les « sans travail » qui écument les rues. Ici, la main d’œuvre est plus coûteuse qu’à l’étranger. Si nous maintenions le même salaire pour la journée réduite à 12 heures, la partie ne serait plus tenable. Nous serions dans l’obligation de fermer nos manufactures et de les transporter là où l’ouvrière est la moins dispendieuse. Et puis, que l’on ne se trompe pas, l’ouvrière ramenée à 12 heures, continuerait à se lever à l’aurore pour n’arriver à la manufacture qu’à la minute obligatoire, plus disposée à se reposer des occupations auxquelles elles auraient vaqué dehors qu’à attaquer avec ferveur le travail de nos fabriques. Redevenue plus tôt libre le soir, elle n’en profiterait pas dans l’intérêt de son sommeil. Il y aurait à craindre pour la moralité de celles qui, étant sans famille, se verraient affranchies de toute surveillance pendant deux longues heures de la soirée. » Le texte est éloquent. On entendra la même remarque pour réprouver la loi qui interdit aux enfants le travail dans les mines : « Loi qui porte atteinte au droit du travail et à la liberté individuelle »

1919. La loi des 8 heures suscite les mêmes réactions. Voici ce qu’écrit un entrepreneur de la Métallurgie : « On en veut à ceux qui font la richesse du pays. Il est sûr que nos industries péricliteront, et puis que feront nos ouvriers de tout ce temps vacant ? Désœuvrement, fréquentation plus assidue des estaminets. Décidément la morale n’est plus du côté du gouvernement. Faudra-t-il bientôt que nous transportions nos industries dans les colonies ? »

Un dernier exemple. 12 novembre 1938. Par une série décrets, baptisés «décrets misère», le gouvernement Daladier supprime les acquis du Front Populaire. Entre autres la semaine de quarante heures. L’argument mérite citation : «Cette loi de paresse et de trahison nationale est la cause de tous les maux de notre économie. Elle va précipiter la chute de la France. On ne peut pas avoir une classe ouvrière avec une «semaine de deux dimanches» et un patronat qui s’étrangle pour faire vivre le pays !».

Deux ans plus tard, reprenant les mêmes arguments, Pétain balayera les dernières lois sociales et les syndicats qui en étaient à l’origine…

Et...... 80 ans après; "Travaillez bien plus pour gagner bien moins" dans le pays de Macron, c'est toujours la même chanson....

Michel Etiévent

 

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