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La Colère de Ludd.

publié le 5 avr. 2013 à 00:17 par Jean-Pierre Rissoan

    de Julius Van Daal [1].

    Compte-rendu d’ouvrage par Éric Arrivé [2].

 La lucidité des luddites

    Deux siècles après son fulgurant passage dans l'histoire des résistances au capitalisme et malgré l'attention minutieuse qu'a pu consacrer E. P. Thompson à ses partisans (cf. la Formation de la classe ouvrière anglaise), la figure mythique de Ludd est toujours aussi malmenée. D'un côté, ceux qui acquiescent sans broncher à l'idée que le progrès humain est naturellement porté par le capitalisme industriel ne voient dans le luddisme qu'une crispation rétrograde face à l'émergence d'un monde inédit mais prometteur. De l'autre, les comptes rendus de cette agitation mécanoclaste détachée de son contexte et des discours qui l'ont portée sont paresseusement rabattus sur des considérations qui mettent en avant l'introduction malveillante des machines industrielles pour expliquer la trajectoire des sociétés modernes et leur négation de plus en plus résolue des libertés publiques et individuelles. De sorte qu'aucune justice n'est rendue à la pertinence des positions luddites aussi bien dans les débats de l'époque que dans ceux que nous avons à mener pour envisager une émancipation radicale face à un capitalisme aujourd'hui globalisé.

    Dans son ouvrage, la Colère de Ludd, Julius Van Daal revient donc sur les événements qui ont émaillé l'Angleterre à l'époque où celle-ci est confrontée au blocus continental résultant des guerres napoléoniennes. Pressée par la crise et portée par les innovations, la fabrication textile, des Midlands au Yorkshire, va se trouver bouleversée par quelques entrepreneurs austères et âpres au gain, appuyés par un appareil militaire, policier et judiciaire contrôlé par un gouvernement conservateur. En s'appuyant sur une description vivante des actions audacieuses et des discours pleins de verve que leur opposèrent les tisserands et autres tondeurs de laine rassemblés sous la bannière de Ludd, Julius Van Daal montre bien le leitmotiv profond de leurs luttes. Il ne s'agissait pas de dénoncer les machines comme ferment en soi d'une dissolution des modes de vie simples et néanmoins pleins de joie d'une classe populaire encore relativement maître de sa subsistance et donc de son destin. (C’est moi qui souligne, JPR, et cela renvoie à Le salariat, la liberté, la retraite… l’aide de Christopher HILL) Il s'agissait plutôt de mettre en lumière que leur mise en œuvre dégradante - et la production qui en découlait — était le fruit pourri de la logique économique qui n'offre aux travailleurs que la possibilité de s'activer à l'expansion indéfinie du capital. Comme l'indique l'auteur, jamais l'esprit humain n'eut de plus mortel ennemi que cette plate et monstrueuse abstraction enfantée par les errances des civilisations et les sommeils encauchemardés de la raison. Cette quête incessante de rentabilité a fait couler des torrents de sang.

    Le soulèvement des luddites n'aura cependant pas trouvé de prolongement immédiat dans un contexte qui présentait aussi beaucoup d'obstacles. Tout d'abord l'appareil étatique les a amalgamés avec les agitations révolutionnaires de l'ennemi continental pour justifier le rétablissement de l'ordre nécessaire à la bonne marche des affaires et de la guerre. D'autre part, le rôle et le poids encore faible de cette classe ouvrière émergente ne pouvaient compenser la lucidité dont elle faisait preuve à l'aube de son emprisonnement dans la course à la productivité. Une lucidité qui lui fit de plus en plus défaut à mesure que l'outil industriel s'imposait et que sa réappropriation fut revendiquée comme seule et illusoire compensation.

    £ric Arrivé.

 



[1] L'Insomniaque Éditeur, 288 pages, 18 euros.

[2] Paru dans LES LETTRES FRANÇAISES, avril 2013, page IX, supplément à l’Humanité du 4 avril 2013.

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