Ceylan et son port Colombo : enjeux sur la route de l'océan indien

publié le 5 mars 2021, 06:43 par Jean-Pierre Rissoan

    Lors d’une visite à Colombo, mercredi, le premier ministre pakistanais lui a offert de rejoindre son programme d’infrastructures et de corridor économique chapeauté par la Chine. Une manière de doubler le rival indien dans son « pré carré ».

Au bord de la faillite, le Sri Lanka aiguise les appétits régionaux

Jeudi 4 Mars 2021
Lina Sankari, L'Humanité


    On connaissait l’appétence d’Imran Khan pour le cricket. Ancien joueur international, le premier ministre pakistanais a visiblement aussi développé des talents dans les parties de billard à trois bandes. Celui qui clôturait, mercredi, une visite de deux jours au Sri Lanka aura mis à profit son déplacement pour doubler l’Inde dans son supposé pré carré. Imran Khan a ainsi proposé au Sri Lanka de rejoindre son programme d’infrastructures et de corridor économique chapeauté par la Chine dans le cadre des nouvelles routes de la soie. C’est précisément là que le bât blesse : New Delhi lutte depuis des années pour ne pas voir le Sri Lanka tomber dans l’escarcelle du rival chinois.

Un projet nommé « collier de perles »

L’île tient en effet une position stratégique dans le développement des routes maritimes de la soie dans l’océan Indien. « Ma visite vise à renforcer les relations bilatérales, en particulier le commerce et les liens économiques grâce à une connectivité améliorée », plaide le chef du gouvernement pakistanais, qui voit dans cette offre un moyen pour le Sri Lanka de développer ses liaisons avec le reste de l’Asie centrale via Gwadar. En quelques années, Pékin a transformé ce petit port de pêche pakistanais sur la mer d’Arabie en clé de voûte de ses ambitions mondiales. À proximité du détroit stratégique d’Ormuz, il entre de plain-pied dans le projet de « collier de perles » qui vise à mettre la main sur une série de ports dans la région afin d’encercler l’Inde.

L’escale de sous-marins chinois

    New Delhi voit l’offre pakistanaise d’un mauvais œil car, pour l’heure, environ 70 % des marchandises qui transitent par le Sri Lanka sont transportées vers ou depuis l’Inde. Entre 2005 et 2015 pourtant, l’influence de la Chine s’est considérablement accrue au Sri Lanka, participant à la reconstruction post-guerre civile, au développement d’infrastructures majeures, dont le port en eau profonde d’Hambantota (Sud) dont le bail lui fut cédé pour 99 ans en l’échange de l’effacement d’une dette colossale. Pékin s’est même offert, en septembre 2014, l’escale de ses sous-marins en pleine visite du premier ministre japonais, Shinzo Abe.

Le chef du gouvernement sri-lankais, Mahinda Rajapaksa, en poste depuis 2018, porte toutefois un jugement négatif sur la présence grandissante de la Chine dans son pays et privilégie une politique de « l’Inde d’abord ». Ainsi, Imran Khan n’avait pas encore plié bagage que le Sri Lanka se disait prêt, mardi, à proposer à l’Inde et au Japon un terminal stratégique en eau profonde, un mois après son retrait d’un précédent accord avec les deux pays asiatiques. Ce projet devait justement jouxter le terminal international de Colombo, détenu à 85 % par la Chine. Pour justifier son retrait du projet tripartite, Colombo avait alors rejeté la responsabilité sur les syndicats, qui privilégiaient un développement local plutôt qu’étranger. Car le Sri Lanka est en position d’extrême fragilité. Pris en étau entre le besoin d’accroître la dépense publique pour affronter la crise sanitaire et celui de faire face à ses échéances de dette, le pays suscite aujourd’hui des appétits.

L’Inde promet un crédit de 400 millions de dollars

Lors d’un sommet bilatéral virtuel en septembre dernier, le premier ministre indien, Narendra Modi, a rappelé que « les relations entre l’Inde et le Sri Lanka sont vieilles de milliers d’années », plaidé pour l’intégration des chaînes d’approvisionnement et débloqué un crédit de 400 millions de dollars pour la relance. Une manière de remettre la Chine à sa place. Pour convaincre Colombo de le suivre, le Pakistan pourrait également arguer de sa relation privilégiée. En 1965 et 1971, lors des deuxième et troisième guerres indo-pakistanaises, le Sri Lanka autorisait les navires et avions d’Islamabad à se ravitailler dans ses installations. De même, lors de la guerre civile au Sri Lanka, le Pakistan a fourni des armes et formé des aviateurs contre les séparatistes tamouls, majoritairement hindous. Dernier motif d’inquiétude pour l’Inde, Imran Khan ne s’en tient pas au commerce. Sa visite comportait en effet un volet militaire via le partage de renseignements et une coopération sur les questions de sécurité, dont le « terrorisme » et la criminalité. Pour ce faire, le Pakistan a annoncé le déblocage d’une ligne de crédit de 50 millions de dollars pour les achats de défense sri-lankais.


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