le problème national Kurde et l'impérialisme turc

publié le 31 août 2016 à 10:23 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 mai 2017 à 02:45 ]

    les Turcs s'agitent comme des malades pour détruire tout ce qu'ils peuvent de la population kurde et de son patrimoine. Ils profitent de l'imbroglio diplomatique et militaire qui règne au Proche-Orient  et ils trépignent de haine à voir les Kurdes être présentés comme les combattants les plus efficaces contre Daesh et même les voir administrer des parties de territoires irakien et syrien. Un État Kurde ? ce serait légitime, on en parle depuis la conférence de Versailles en 1919 Le Proche-Orient à l'issue de la première guerre mondiale.
    De cet État les Turcs ne veulent absolument pas entendre parler. Il y a à cela deux raisons majeures. Les Kurdes sont sur les passages possibles d'oléoducs évacuant le pétrole de la Mer Caspienne et de l'Asie centrale , les Kurdes sont installés sur un château d'eau : le lac de Van, les sources du Tigre et de l'Euphrate sont là.
    Je vais présenter quelques cartes tout-à-fait indispensables pour la compréhension.
    Voici d'abord une carte extraite du Monde diplomatique qui montre la localisation de la population de langue kurde en Turquie en 1950. Cette répartition n'a pas fondamentalement été modifiée.

    Voici maintenant une carte du Monde diplomatique de novembre 1997 (Cécile Marin). J'ai été conduit à la couper en deux pour lui conserver sa lisibilité.  Elle est un peu vieille et sans doute erronée vingt ans plus tard (2017 c'est maintenant). Elle conserve l’intérêt de montrer des données fondamentales et incontournables. Pour exporter le pétrole de la Mer Caspienne et des républiques d'Asie centrale, plusieurs tracés sont possibles et en concurrence. Le pétrole peut être évacué par l'Océan indien ou par la Méditerranée-Mer noire. La Turquie est intéressée en tant que pays de transit. Un des grands projets est l’aménagement du port de Ceyhan - Yumurtalik dont les Turcs aimeraient faire le "Rotterdam de la Méditerranée".
    Mais il n'y a pas besoin de grands moyens intellectuels pour constater que les tracés traversent le pays kurde...



   
    Voici maintenant un document qui montre la situation de château d'eau de la Turquie et plus précisément de la Turquie kurde [1].
    

    Le sigle GAP signifie Guneydogu Anadolu Projesi  autrement dit le Programme Régional de développement de l'Anatolie du sud-est. Tigre et Euphrate sont ce que l'on appelle des fleuves internationaux c'est-à-dire des fleuves dont l'exploitation nécessite une entente entre les différents gouvernements des pays concernés. Ce n'est toujours pas le cas.  Voici de larges extraits du passage du livre de Bethemont consacré à la Turquie et ses rapports avec la Syrie et l'Irak (données structurelles que l'on retrouvera la paix revenue. Si elle revient...).

Turquie : l'eau comme instrument d'une politique

Dans un Moyen-Orient où l'eau est rare, la Turquie apparaît comme favorisée avec un écoulement total de 185 km3 dont près de 53 km3 pour les bassins du Tigre et de l'Euphrate. En fait, au niveau de sa ligne de frontière méridionale, elle contrôle 98 % du débit de l'Euphrate et 45 % de celui du Tigre. Cette maîtrise des eaux est d'autant plus marquée que si le flot annuel du Tigre s'élève à 48 km3 contre 31,5 km3 pour l'Euphrate, la morphologie accidentée de son bassin se prête peu à l'insertion de vastes systèmes d'irrigation, de sorte que toutes les tensions se concentrent sur l'Euphrate et que la Turquie apparaît comme le maître du jeu à l'échelle internationale. Ce point s'avère essentiel dans le contexte hydropolitique actuel qui fait théoriquement obligation à la Turquie (traité de Lausanne 1923 ; traité d'Alep, convention turco-irakienne d'Ankara 1946) de garantir un débit de 500 m3/s au passage de la frontière syrienne. Débit jugé insuffisant par les riverains d'aval qui en 1965 ont fixé le niveau de leurs exigences annuelles à 14 km3 pour la Syrie et 18 pour l'Irak, alors que la Turquie fixait sa dotation minimale à 14 km3, soit un total de 45 km3, excédant les 32 km3 mesurés en année moyenne à l'entrée du fleuve en Syrie.

C'est donc dans un contexte extrêmement tendu que la Turquie a élaboré dès les années soixante-dix un plan d'aménagement hydraulique défini et adopté en 1989 sous le nom de Programme Régional de Développement de l'Anatolie du Sud-Est ou GAP (Guneydogu Anadolu Projesi). Ce programme englobe sur 75 000 km2, 13 projets de développement intégré (6 sur le Tigre et 7 sur l'Euphrate) portant sur la construction de 22 réservoirs capables de stocker 60 km3 (dont 48 km3 pour le barrage Atatürk), 19 centrales électriques d'une capacité totale de 7400 MW et l'irrigation de 1,7 M ha qui, à eux seuls, consommeront chaque année 22 km3 d'eau. À la date de 1997, trois grands barrages sont achevés (Atatürk, Karakaya et Ancagiz) et 10 autres sont en cours de construction. Un rythme très rapide donc, en dépit d'un coût final évalué non sans optimisme à 32 milliards de dollars [À comparer avec le PNB de la Turquie d’alors, soit 177 milliards de dollars, (année 1997)], soit un investissement d'autant plus lourd que le projet n'est pas subventionné par la Banque mondiale, faute d'entente avec les autres riverains du Chatt-el-Arab.

Après avoir exposé les buts affichés par les Turcs (irrigation à développer, production hydroélectrique, usines textiles exploitant cette énergie, barrages permettant la construction de routes au travers des vallées et donc d’un réseau désenclavant, relogement de populations vivant dans des logis insalubres), J. Bethemont aborde le problème kurde :

Ces données sont sans doute exactes mais ne doivent pas être détachées du contexte politique régional, savoir l'existence d'une population kurde, laquelle aspire à la création d'un Kurdistan indépendant qui réunirait un peuple actuellement dispersé entre quatre pays. Dans ce contexte, le plan de développement permet à la fois un rattrapage économique d'autant plus nécessaire que la région n'entre qu'à hauteur de 4 % dans le PNB national, et surtout un contrôle de la population passant par l'établissement des infrastructures routières et la déstructuration des groupes villageois grâce à la réinstallation complétée par la construction de nouveaux villages sur les périmètres irrigués.

Puis il revient sur les aspects internationaux :

Au plan international, la Turquie instaure un contrôle total des écoulements, ce que la Syrie et l'Irak ont très bien compris lorsque, en janvier 1991, le remplissage du barrage Atatürk, réduisit considérablement le débit de l'Euphrate. Comme cela se passait au plus fort de la guerre du Golfe, les nations occidentales purent également interpréter ce geste comme un soutien non négligeable à leur action. Le remplissage des barrages en cours d'achèvement ou programmés pourra donc fournir incidemment l'occasion de tensions dont l'ampleur reste imprévisible. Il n'est bien entendu plus question de la garantie de 500 m3/s à la frontière syrienne, mais la Turquie fait valoir sur ce point que le débit de l'Euphrate sera désormais régularisé alors qu'à l'état naturel il pouvait tomber à 150 m3/s lors des étiages. Selon les économistes du GAP, cette régulation devrait permettre à la Syrie de porter sa superficie irriguée de 280.000 ha en 1995 à quelque 400.000 ha au milieu du XXI° siècle, cependant que les superficies irriguées de l'Irak pourraient passer dans le même laps de temps, de 2,6 à 4 M ha. La Turquie considère également que l'Irak pourrait être largement desservi par les eaux du Tigre qu'elle-même ne contrôle que très partiellement, argument qui n'est pas recevable au plan technique compte tenu de la nature des lieux.

Tous les points de cet argumentaire sont contestés par la Syrie et l'Irak que la coupure de l'Euphrate en 1991 a plongés dans la consternation. La position des deux pays n'est cependant pas comparable, comme le prouve l'attitude de la Syrie qui a continué à irriguer et à remplir le réservoir de Tabqa (cf. carte) en 1991, tarissant le fleuve au sens propre du terme au niveau de la frontière syro-irakienne. La Syrie peut également user de représailles à l'encontre de la Turquie, par exemple en retenant les eaux de l'Oronte derrière un barrage qui peut mettre à sec le périmètre irrigué d'Amik dans le sandjak d'Alexandrette (attribué à la Turquie et revendiqué par la Syrie –cf. carte de l’article Le Proche-Orient à l'issue de la première guerre mondiale le Proche-Orient après la guerre) ou en offrant des bases arrières au PPK, ce qu'elle a fait jusqu'en 1992. De son côté, l'Irak plaide les droits acquis par l'antériorité et dénonce la situation dramatique qui serait faite aux agriculteurs riverains de l'Irak en cas de réduction des débits. Quant au transfert de ces populations vers la vallée du Tigre, il est inconcevable pour plusieurs raisons : l'impossibilité d'imposer le traumatisme du changement aux populations concernées, la mauvaise qualité des sols gypseux de la vallée du Tigre, l'existence d'une forte minorité kurde qui s'opposerait à toute intrusion massive sur son territoire. L'Irak cumule donc tous les inconvénients liés à sa position en fin de système hydrographique. Par ailleurs, militairement parlant, il n'est pas en position de force face à la Turquie qui reste donc « le maître du château ». Fin de citation.




[1] Bibliographie : Bethemont, "Les grands fleuves, entre nature & société", Armand Colin, 1999, 256 pages.




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