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Olivier Delorme : « Quel que soit le risque, les Grecs refuseront tout retour en arrière »

publié le 23 févr. 2015 à 06:18 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 mars 2015 à 23:47 ]
   

 

Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l’auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd’hui référence. On peut par ailleurs le suivre sur son site. Il revient ici sur les trois premières semaines du gouvernement Tsipras et nous éclaire sur l’état d’esprit des Grecs.

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Des manifestations ont eu lieu partout en Europe le week-end dernier pour soutenir le peuple grec. Hors d’Europe aussi, d’ailleurs, jusqu’en Australie ! Comment vos amis grecs vivent-ils cela ?https://www.blogger.com/null

     Les Grecs savent qu’ils sont un petit peuple, ce qui ne les a pas empêchés de jouer parfois un grand rôle dans l’histoire contemporaine : leur révolution de 1821 et leur guerre de libération nationale contre l’Empire ottoman aboutissant à l’indépendance en 1830 sont les premières dans l’Europe antirévolutionnaire de la Sainte-Alliance ; leurs victoires sur l’Italie fasciste en 1940-1941 sont les premières, dans la guerre mondiale, d’un pays attaqué par l’Axe, et forcent les Allemands à intervenir dans les Balkans au printemps 1941, puis la résistance des Grecs, sur le continent comme en Crète, retarde l’offensive contre l’URSS et empêche Hitler d’arriver devant Moscou avant l’hiver.

    Les Grecs sont un petit peuple, mais un peuple qui, depuis l’Antiquité, a vécu pour partie en diaspora. L’émigration a été particulièrement forte entre 1850 et le milieu des années 1970, les communautés d’Australie (Melbourne est la 3e « ville grecque » au monde avec plus de 150.000 « Grecs ») ou des Etats-Unis restent souvent très liées au village d’origine, solidaires : c’est le cas, par exemple, dans l’île où j’habite une partie de l’année, où deux villages ont émigré en Australie, deux autres à New York (Astoria). Il y a des allers et retours, pour les vacances, un baptême ou un mariage qu’on vient célébrer au pays, les études dans une université occidentale, la retraite au village…

 L’émigration a dû pas mal croître ces dernières années sous l’effet de la crise, par ailleurs…

     Absolument. Entre autres conséquences tragiques, la politique de déflation imposée par la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) à la Grèce depuis cinq ans a entraîné la reprise de l’émigration, des plus diplômés souvent, vers les Etats-Unis et l’Australie – où des parents servent de structure d’accueil et d’intégration -, mais aussi vers des pays d’Europe occidentale.

    Beaucoup de Grecs ont donc à la fois un fort sentiment patriotique et une ouverture sur le monde, une sensibilité au monde (et pas seulement à l’Europe), beaucoup plus grande qu’on ne l’imagine ici. En l’occurrence, lors de mon dernier séjour dans « mon île », début janvier, il y avait chez les amis avec qui j’ai discuté des perspectives d’alors, la conviction que si le gouvernement issu des élections était celui qu’ils espéraient, ce gouvernement se battrait non seulement pour les Grecs mais pour tous les peuples européens. Le sentiment est très fort, en Grèce, d’avoir été le laboratoire de politiques destinées à être étendues aux autres peuples européens et donc aussi de combattre pour les autres peuples européens en rejetant ces politiques-là. Tous les échos qui m’arrivent aujourd’hui de Grèce montrent qu’il y a une grande attention aux manifestations de solidarité des autres peuples. Pour beaucoup de Grecs, ce qui se joue en Europe est moins une épreuve de force entre la Grèce et d’autres Etats européens, qu’une lutte des peuples européens contre une Union européenne qui s’est faite le vecteur et l’alibi des politiques néolibérales dont les Grecs ont tant souffert depuis cinq ans. Une lutte dans laquelle le peuple grec se trouve à l’avant-garde, ce qui conduit beaucoup de Grecs à guetter avec attention, espoir… ou déception, les signes venant de ces autres peuples européens.

 

Les sondages qui s’enchaînent montrent un soutien grandissant du peuple grec à son gouvernement. Près de 80% désormais, soit bien plus que la proportion de gens ayant voté pour Syriza. Vu de l’extérieur, c’est surprenant. Dans notre Europe en crise, on s’attendait plutôt à voir triompher les extrêmes-droites. Y’a-t-il quelque chose dans l’histoire de la Grèce qui laissait prévoir pareil succès pour un parti de gauche ?


   

   L’extrême droite n’existait plus en Grèce, jusqu’à l’intervention de la Troïka, qu’à l’état de trace. Il y a, à cela, des causes historiques. L’extrême droite a collaboré durant l’occupation et ses bataillons de sécurité ou autres milices au service des Allemands ont commis des crimes de masse. Mais au lieu d’épurer, à la Libération, les Anglais, qui ont imposé par un scrutin truqué le retour d’une monarchie réactionnaire, se sont appuyés sur ces milices de « coupeurs de têtes » pour faire régner une « terreur blanche » qui a visé les anciens résistants. En Grèce, la Résistance a été particulièrement rapide et massive, principalement organisée autour du parti communiste KKE. Ce qui explique que l’occupation allemande a été l’une des plus sauvages et destructrices d’Europe (la répression et la famine organisée par l’occupant ont tué plus de 8 % de la population ; 1,5 % en France). Puis l’extrême droite a été utilisée par les Américains durant la guerre civile (1946-1949) et, à la suite d’un long et très partiel processus de démocratisation, elle s’est emparée du pouvoir par la force en 1967. Les Colonels, liés à la CIA, ont alors exercé une dictature qui s’est terminée par une tentative de coup d’Etat raté à Chypre, lequel a provoqué l’invasion du Nord de l’île par la Turquie en 1974. 37 % du territoire de Chypre, peuplée à plus de 80 % de Grecs, sont depuis occupés et colonisés par les Turcs : l’extrême droite est donc aussi responsable de ce désastre national.
L’équivalent de notre Front national – le LAOS (Alerte populaire orthodoxe, l’acronyme signifie « peuple ») -, est entré au Parlement pour la première fois en 2007 (3,80 % des voix ; 5,62 % en 2009). Mais il s’est déconsidéré en participant au gouvernement du banquier Papadimos (novembre 2011-mai 2012), constitué sous pression de Berlin, Paris et Bruxelles, pour appliquer la politique dictée par la Troïka.

 

C’est amusant – si l’on peut s’exprimer ainsi-. Personne ne s’est ému de cette participation du LAOS au pouvoir à l’époque. Alors qu’on a entendu mille piaillements il y a quelques semaines lorsque Tsipras a annoncé sa décision de former une coalition avec les Grecs indépendants, qui sont plutôt des conservateurs souverainistes…

 

Bien sûr ! Aucune instance européenne ni aucun éditorialiste, en France n’a voulu voir alors que la politique européenne aboutissait à l’accession de l’extrême droite au pouvoir en Grèce. Mais une fois de plus, l’extrême droite grecque se trouvait renvoyée à son rôle d’agent d’un pouvoir étranger et disparaissait du Parlement en mai 2012 (2,9 %).

 

Elle n’a pas disparu bien longtemps puisqu’on a vu ensuite apparaître l’Aube dorée !

En fait, depuis lors, l’extrême droite est divisée en trois tronçons : le LAOS maintenu (1,03 % aux dernières élections) ; un grand nombre de responsables et militants qui ont intégré le parti de droite traditionnelle Nouvelle Démocratie (ND) ; puis, en effet, les néonazis d’Aube dorée.

 

Mais Nouvelle Démocratie n’est pas un partie d’extrême droite ?…

 

Disons que sous l’effet des politiques de la Troïka, elle a profondément changé de nature. Issu de la vieille droite monarchiste et autoritaire, ce parti a été créé en 1974 par Konstantinos Karamanlis, qui géra la transition démocratique après un long exil à Paris. Karamanlis en avait fait, sur le modèle des partis gaulliste ou démocrates-chrétiens occidentaux d’alors, une formation modérée à connotation sociale. Son actuel président, l’ex-Premier ministre Antonis Samaras, n’a cessé de la droitiser, avec des pratiques de plus en plus autoritaires et policières, tout en phagocytant l’essentiel du LAOS. Samaras est lui-même élu de Messénie, au sud-ouest du Péloponnèse, terre traditionnelle de l’extrême droite, qui donne ses meilleurs scores à Aube dorée – les bastions de celle-ci correspondant souvent aux zones de recrutement des bataillons de sécurité durant l’occupation. Et la presse grecque a révélé, quelques mois avant les élections, que des dirigeants néonazis d’Aube dorée étaient en contact permanent avec le cabinet du Premier ministre, où ils prenaient leurs instructions – là encore sans que cela n’émeuve personne en Europe occidentale.

Quant à Aube dorée, il s’agit de nervis à l’idéologie simpliste, dont la violence rappelle les pires heures de l’Europe des années 1930. Mais comme les nazis à cette époque sont passés de l’état de groupuscule à celui de premier parti d’Allemagne sous l’effet de la politique de déflation du chancelier centriste Brüning, ce groupuscule, folklorique et sans la moindre audience électorale, a réalisé une percée lors des élections de 2012 (6,97 %), sous l’effet de la même politique de déflation imposée par la Troïka. Il est monté à 9,4 % aux élections européennes de mai 2014 et redescendu à 6,28 % en janvier dernier. Ma conviction est que, par leur histoire, les Grecs ont été « vaccinés » contre l’extrême droite : il aura fallu toute la bêtise de la politique de la Troïka – dont le succès d’Aube dorée est le principal résultat tangible – pour qu’une partie de l’opinion, totalement déboussolée, désespérée, cherche son salut de ce côté-là.

D’ailleurs ce que disent les sondages aujourd’hui, c’est que le retour à la dignité et le rejet des politiques imposées par la Troïka, qui forment l’armature du discours du nouveau gouvernement, réduiraient l’audience d’Aube dorée à 4,7 % et que ses électeurs, suivant les études, sont entre 60 % et 88 % à approuver le gouvernement.

D’une manière générale et toute tendance politique confondue, le taux de soutien au gouvernement grec est saisissant. Tsipras a réalisé une véritable union nationale autour de son projet…




    Oui, ces taux d’approbation dépassent les 80 % dans l’électorat du vieux parti communiste stalinien (KKE) qui a refusé toute alliance, ils atteignent 51 % dans celui du parti de centre gauche Potami (« le Fleuve », créé par un journaliste de télévision dans le but de fournir un appoint en cas de reconduction de la coalition sortante), et 54,5 % dans celui du parti “socialiste” (PASOK), passé de 43,94 % des voix aux élections de 2009 à 4,68 % à celles de janvier dernier, après avoir servi de supplétif au gouvernement de droite depuis 2012. Les dernières études d’opinion le placent même sous le seuil des 3 % : il n’aurait donc plus de députés si des élections avaient lieu demain. Enfin, plus de 40 % des électeurs ND se déclarent satisfaits de l’action du gouvernement. Et si l’on regarde l’appui à la manière dont le gouvernement conduit la négociation avec l’UE (81,5 % en moyenne) par tranches d’âge (étude du 16 février), il culmine à 86,2 % chez les 18-34 ans, pour 82,3 % chez les 35-54 ans et « seulement » 79,8 % chez les plus de 55 ans !

 

Comment Syriza, un parti présenté comme représentant une gauche souvent qualifiée de radicale a-t-il pu s’imposer ainsi dans le paysage ?

 

    En réalité, Syriza qui n’avait jamais réuni plus de 5 % des voix avant 2012 a pris la place centrale sur la scène politique qu’occupait le PASOK depuis 1981. Et il a bénéficié d’un apport de cadres venant de ce parti au fur et à mesure des reniements du PASOK et de l’aggravation de la situation économique et sociale. Syriza avait été devancé de peu par la ND aux élections de juin 2012 (26,89 % contre 29,66 % pour la ND, qui n’était en tête que chez les retraités, les femmes au foyer, les patrons et professions libérales), en partie parce qu’il souffrait d’un déficit de crédibilité de son leader, entretenu, comme le climat de peur (si Syriza gagne, les retraites et les salaires ne seront plus payés, les distributeurs de billets seront vides…), par les groupes privés de télévision, seuls maîtres de la scène médiatique après la liquidation de l’audiovisuel public par le gouvernement Samaras en juin 2013. Sa jeunesse, son inexpérience des affaires faisaient que, même si beaucoup partageaient le rejet de la Troïka, ils ne croyaient pas que ce « gamin » de Tsipras « avait les épaules » pour gérer le pays dans cette situation.

    Or depuis son arrivée au pouvoir, Tsipras et le gouvernement ont levé ces doutes. Ils ont à la fois manifesté leur détermination à tenir leurs engagements et leur préparation au pouvoir (de nombreux textes législatifs sont prêts). Et comme je l’ai dit dans un récent entretien avec Antoine Reverchon du Monde, le discours de restauration de la dignité nationale, dans un pays dont l’histoire est émaillée d’innombrables ingérences occidentales, où l’on a le sentiment que l’Europe occidentale ignore les contraintes géostratégiques propres à la Grèce, lui a refusé toute réelle solidarité face à la persistante menace turque, où l’on a vécu douloureusement les propos dévalorisants, essentialisants – pour ne pas dire racistes – qui ont été diffusés en Allemagne et ailleurs en Europe de l’Ouest afin de justifier la « stratégie du choc » imposée par la Troïka… ce discours porte bien au-delà de la base électorale de Syriza le 25 janvier dernier.

 

Au premier rang des propos racistes que vous évoquez, on entend beaucoup, y compris chez ceux qui se présentent comme d’ardents défenseurs de l’Europe, nombre de considérations sur les Grecs qui ne paieraient pas d’impôts, la fraude, la corruption. Qu’en pensez-vous ?

 

https://www.blogger.com/null    On a beaucoup parlé de la fraude et de l’évasion fiscales en Grèce, en oubliant de préciser ce que, là comme ailleurs, elle doit à des paradis fiscaux installés au cœur de l’Union européenne, qu’il s’agisse de l’Autriche ou du Luxembourg – dirigé si longtemps par l’ancien président de l’Eurogroupe et actuel président de la Commission européenne. Mais le problème fiscal de la Grèce, c’est avant tout celui de la faible imposition du capital (8 % contre une moyenne de 13,4 % en Europe) et des innombrables niches fiscales dont bénéficient les plus riches. Un régime fiscal qui profite à une caste économique qui vit en symbiose avec la caste politique ND-PASOK que Berlin, Paris et Bruxelles tenaient tant à voir rester en place, alors que c’est elle qui a conduit le pays là où il en est. Un régime fiscal que la Troïka, seulement soucieuse de couper dans les dépenses sociales, n’a rien fait pour changer. Mais un régime fiscal auquel Syriza a promis de s’attaquer.

On a aussi beaucoup parlé de corruption, mais la grande corruption bénéficie d’abord aux corrupteurs, en l’occurrence les groupes d’armement, de travaux publics, de grandes surfaces commerciales ou bancaires d’Europe occidentale. Elle a bénéficié ensuite aux responsables politiques ND-PASOK, arrosés (on dit huilés en grec) durant de longues années. Elle a pénalisé le contribuable grec qui doit payer le surcoût des pots-de-vin dans le prix des marchés attribués. Et elle a contribué – pas qu’un peu ! – à creuser la fameuse dette ! Or il faut rappeler que le champion toutes catégories de la corruption, en Grèce, se nomme Siemens et que les industries d’armement allemande et française, dont la Grèce a été régulièrement le deuxième et le troisième clients, figurent tout juste après. Là encore, la volonté du gouvernement de combattre la corruption (un ministre d’État a été exclusivement chargé de ce dossier), celle du ministre de la Défense « Grec indépendant » de rouvrir tous les dossiers de marchés d’armement, recueillent un écho positif dans de très larges secteurs de la société… en même temps – allez savoir ! – qu’ils éveillent peut-être des inquiétudes à Berlin et Paris.

    On a enfin beaucoup parlé de clientélisme, mais ce clientélisme est le fait de la ND et du PASOK qui ont alterné au pouvoir depuis 1974. Il a alimenté la petite corruption, celle des enveloppes qu’on remet à un agent public pour s’assurer un service dû, dans un système où le salaire des fonctionnaires était déjà traditionnellement bas. Cette corruption-là se résorbera lorsque les fonctionnaires auront des salaires leur permettant de vivre décemment et qu’ils seront recrutés sur la compétence, non sur la recommandation d’un « patron » ND ou PASOK. Or la Troïka, en coupant dans le salaire des fonctionnaires (30 à 40 %), n’a fait que rendre les enveloppes plus vitales pour un grand nombre d’entre eux. Or la Troïka, en imposant le licenciement de fonctionnaires (en contravention avec leur statut), n’a fait que renforcer le pouvoir des « patrons » qui ont choisi qui resterait et qui serait licencié. Pour beaucoup de Grecs, bien au-delà de l’électorat de Syriza, l’arrivée de ce parti au pouvoir c’est donc aussi l’espoir d’en finir avec ce système de prédation organisé et cogéré par la ND et le PASOK, au profit de la ND et du PASOK, que la Troïka n’a strictement rien fait pour combattre, et d’autant moins que son but était la perpétuation au pouvoir du couple ND-PASOK dont elle était assurée de la docilité.

 

Quels sont les espoirs des Grecs aujourd’hui ? Désirent-ils avant tout un compromis avec l’Union européenne ? Craignent-ils une rupture ?

 

    C’est bien difficile à dire ! Ce qui est certain, c’est que la « stratégie du choc » appliquée à la Grèce a été d’une telle violence, n’épargnant que la mince caste sociale dominante, qu’elle suscite un rejet bien plus large que la base électorale de Syriza. Elle a dynamité le droit du travail et l’État social, généré un chômage de masse supérieur à ce qu’il était aux États-Unis au pire de la Grande Dépression des années 1930, mis hors d’état de fonctionner correctement les établissements d’enseignement public, privatisé un tiers de l’enseignement supérieur et supprimé un autre tiers, privé de toute couverture maladie un tiers de la population, faisant exploser le nombre des suicides et les troubles psychiques, la toxicomanie et les contaminations VIH (toute médecine préventive a disparu), la mortalité infantile (les taux de vaccination se sont effondrés faute d’accès aux soins). On ampute, on devient aveugle pour cause de diabètes non soignés, les cancers sont pris en charge trop tard, lorsqu’ils sont encore pris en charge, générant une hausse de la mortalité… Les salaires et pensions ont été réduits de 30 % à 40 % tandis que les impôts et taxes ne cessaient d’augmenter, conduisant à un processus rapide de disparition des classes moyennes. Des permis de saccage écologique ont été donnés à des multinationales minières et les résistances locales (Skouriès en Chalcidique pour une mine d’or) ont fait l’objet d’un emploi manifestement disproportionné de la force et des gaz. Le patrimoine archéologique a été mis en danger par les réductions d’effectifs, les vols et la multiplication des fouilles sauvages qui en ont résulté… Au total, la Grèce a perdu, dans cette « stratégie du choc », le quart de son PIB et le tiers de sa production industrielle. Pendant ce temps, cette politique censée réduire la dette (100 % du PIB avant la crise), la faisait grimper à 175 % du PIB en 2014.

    On a peine à imaginer, d’ici, la violence et la rapidité du processus de paupérisation de masse visant en réalité à détruire les solidarités sociales et les capacités de résistance collective en renvoyant les individus à la nécessité de survie quotidienne.

Le vote du 25 janvier est donc l’expression d’une volonté de rupture avec cette politique qui a violenté et déstructuré une société tout entière – pour des résultats catastrophiques : les soi-disant indices de redressement de l’économie grecque sont des trompe-l’œil.

 

C’est aussi l’expression forte d’une volonté de retour à la souveraineté populaire, du désir d’un peuple de se réapproprier son propre destin…

 

    Exact. Pendant cinq ans, des fonctionnaires européens sans aucune légitimité démocratique, ne connaissant rien ni au pays ni à la société grecque, se sont substitués aux autorités constitutionnelles pour imposer des mesures prises de manière technocratique, hors de tout contrôle démocratique. La Troïka a violé la Constitution grecque en ne respectant pas ses principes fondamentaux, elle a imposé l’adoption de nombre de mesures illégales, manifestant le peu de cas qu’elle faisait de l’État de droit – alors que celui-ci et la démocratie figurent dans les principes de l’UE. Elle a en outre piétiné les prérogatives du Parlement en le forçant, sous menace d’un arrêt des crédits, à adopter des mémorandums contenant des centaines de pages, sous la forme d’un article unique autorisant le gouvernement à transposer dans le droit les mesures contenues dans ces mémorandums, privant ainsi le Parlement de toute possibilité d’amender les textes – pourtant fondement essentiel de la démocratie parlementaire.

    Aussi le nouveau Premier ministre, comme la nouvelle présidente du Parlement, ont-ils particulièrement insisté, dans leurs premiers discours, sur le respect scrupuleux de la Constitution, de la procédure législative qui y est fixée, sur la fin des abus des procédures d’urgence et le respect du droit d’amendement des députés.

    J’avais écrit dans mon blog, avant le 25 janvier, que le résultat du scrutin dépendrait avant tout du nombre de gens qui, en 2012, pensaient avoir encore quelque chose à perdre et qui, après deux ans et demi de plus de Troïka, penseraient, à tort ou à raison, ne plus avoir rien à perdre. L’ironie de ce processus c’est que l’intransigeance, l’autisme, la morgue de l’Allemagne et de l’UE ont joué un rôle décisif dans la défaite de leurs collaborateurs locaux ND-PASOK. Sans doute, avec un peu plus de modération, de souplesse, d’intelligence, de respect pour la démocratie et pour le peuple grec, les apprentis sorciers de Berlin et de Bruxelles auraient-ils pu l’éviter : les responsables allemands et la Troïka ont incontestablement été les meilleurs agents électoraux de Syriza ! Comme aujourd’hui les pressions, les intimidations et les menaces venant d’Allemagne, de l’UE et de la BCE ont pour principal effet de souder les Grecs derrière le gouvernement dans un réflexe de type « salut public ».

    Pour le reste, peu de Grecs, je crois, pensent que leur sort va s’améliorer rapidement mais, une fois sauté le pas, je crois aussi que la plupart d’entre eux refusent tout retour en arrière. Quel que soit le risque. Mon ami Panagiotis Grigoriou, historien et sociologue, qui tient l’indispensable bloggreekcrisis.fr et a publié La Grèce fantôme, voyage au bout de la crise (2010-2013) chez Fayard (2013), m’écrivait la semaine dernière que l’ambiance ressemblait, à Athènes, à « quelque chose comme un août 1944 par exemple. Même ceux qui ont voté ND se disent à présent syrizistes. Les gens rejettent aussi l’euro et cela de plus en plus. Dans les mentalités l’UE est morte, sauf chez de nombreux jeunes, je crois, et chez les universitaires ! »

    D’autres témoignages que je reçois vont dans le même sens : on ne souhaite pas la rupture, on ne souhaite pas la sortie de l’euro, mais si elles interviennent, on fera avec. Un sondage d’opinion indiquait au début de février que 9,5 % des Grecs espéraient une sortie de l’euro, que 33 % pensaient qu’elle n’interviendrait pas et que 35,5 % la redoutaient.

 

Quid du gouvernement Tsipras lui-même ? Il ne se distingue pas, loin s’en faut, par des prises de positions eurosceptiques. On le qualifie abusivement de « radical » mais il a toujours affirmé vouloir servir sa dette, vouloir demeurer dans l’union monétaire et tient un discours plutôt modéré. Pourrait-il durcir ses positions et dans quelles conditions ?

 

    Syriza n’est pas un parti monolithique et cela tient à son histoire. En 1968, le KKE se scinde. Illégal en Grèce depuis 1947, sa direction en exil dans le bloc soviétique ne s’est déstalinisée que partiellement. Ceux qui font sécession dénoncent à la fois la gestion autoritaire de la direction, l’insuffisante critique de la stratégie qui a conduit à la guerre civile et veulent privilégier l’action clandestine contre la dictature à l’intérieur, qu’ils accusent la direction de négliger. Lors du retour à la démocratie, en 1974, la Grèce aura donc deux partis communistes. Le premier se momifie dans une idéologie immuable, réhabilite même ses dirigeants staliniens, refuse l’unité d’action avec Syriza dans les mobilisations populaires contre la politique de la Troïka et continue aujourd’hui à dire que la ND ou Syriza c’est bonnet blanc et blanc bonnet.
    Le second parti communiste, dit de l’intérieur, va évoluer vers ce qu’on appelle alors l’eurocommunisme, critiquer le système soviétique, abandonner le léninisme, s’ouvrir aux revendications féministes ou homosexuelles… C’est ce parti-là qui est le noyau de Syriza, et autour de ce noyau vont progressivement s’agréger des intellectuels de gauche qui ne se reconnaissent ni dans le communisme ni dans la pratique du pouvoir du PASOK, des communistes critiques (l’actuel vice-Premier ministre Dragasakis siège au comité central du KKE jusqu’en 1991), des formations écologiste, trotskiste, maoïste, citoyennes d’où naît Syriza (Coalition de la gauche radicale) en 2004.

    Durant des années, cette gauche intellectuelle qui coagule dans Syriza est la seule véritable « boîte à idées » d’une vie politique grecque dominée par le bipartisme, le clanisme de grandes familles et le virage libéral du PASOK sous l’égide du Premier ministre Simitis (1996-2004), le « Rocard grec ». Mais Syriza plafonne électoralement à 5 %. Quant à sa radicalité, elle est toute relative ! Les communistes et gauchistes des origines ont tous évolué vers le réformisme, le néo-keynésianisme, la redistribution. J’ai coutume de dire que Syriza aujourd’hui est notablement moins à gauche que la gauche gaulliste ou de la démocratie chrétienne italienne des années 1960 !

    Ce n’est qu’en 2014 que les différentes formations coalisées dans Syriza ont décidé de se fondre en un parti unitaire. Pour autant, toutes les composantes de Syriza ne sont pas sur la même ligne. Car au Syriza originel s’est ajoutée une aile droite composée pour l’essentiel d’anciens du PASOK, en désaccord avec leur parti d’origine sur la soumission à la Troïka, Tsipras se trouvant en quelque sorte au centre. La politique qui sera suivie dépendra en partie des équilibres internes. La « plate-forme de gauche », par exemple, est ouvertement pour une sortie de l’euro. Et Tsipras vient d’être mis en minorité sur le choix du candidat à la présidence de la République : il voulait faire élire le commissaire européen Avramopoulos, un ancien rival de Samaras pour la présidence de la ND, ce qui lui aurait permis de nommer un commissaire proche de Syriza. Mais une majorité des instances de direction du parti a jugé ce candidat trop mémorandien, et Tsipras a été obligé d’y renoncer au profit du juriste Pavlopoulos, un centriste de la ND, lié au clan Karamanlis hostile à Samaras (il a notamment été conseiller du président Konstantinos Karamanlis en 1990-1995, à l’époque où celui-ci faisait figure de « père de la nation »), qui a dénoncé comme anticonstitutionnelles certaines des mesures prises en application des mémorandums. Tsipras a donc obtenu l’ouverture à droite qu’il souhaitait, mais la gauche du parti l’a forcé à choisir un conservateur acceptable pour elle – et soutenu par les Grecs indépendants, partenaires de la coalition, dont les positions à l’égard de la Troïka, de l’UE et de l’euro sont à certains égards plus proches de la gauche de Syriza que des anciens PASOK.
    Syriza n’est donc pas un parti caporalisé où le chef décide de tout. Et ceci est important pour l’avenir.

 

Et donc, pour en revenir à la position de Syriza sur l’euro ?



    Je pense qu’elle se pose de la façon suivante : Syriza ne pouvait pas faire campagne en prônant une sortie de l’euro, comme l’ont fait d’autres petits partis de gauche (Plan B, EPAM, Antarsya). L’opinion reste majoritairement attachée à la monnaie unique, essentiellement par crainte des conséquences d’un retour à la drachme. Dire que la sortie de l’euro s’imposerait, c’était prendre le risque de perdre les élections et donc de la poursuite des mémorandums. Il ne pouvait non plus donner comme horizon un défaut sur la dette.

Mais en même temps, Syriza a répété qu’il n’y aurait plus aucun sacrifice pour l’euro et l’on a entendu certains de ses candidats, durant la campagne, dire par exemple que si la BCE, comme elle l’a fait à Chypre, cessait d’approvisionner la Grèce en liquidités, la Banque de Grèce devrait imprimer elle-même des euros… Les arbitrages définitifs sur ces questions ont-ils été rendus ? Je ne le crois pas, et dans une situation aussi mouvante, qui peut assurer que des arbitrages rendus hier seront encore valables au lendemain d’un coup de force des institutions européennes ? Nous sommes dans une dynamique, pas dans une guerre de tranchée.

Dès lors la question est celle des convictions. Les membres du gouvernement sont-ils convaincus qu’ils peuvent mener une « autre politique » à l’intérieur de la cage de fer de l’euro et des traités européens ? Et obtenir des partenaires européens les concessions qui leur permettraient de la mener ? Si oui, à mon avis ils se trompent, et s’ils n’ont pas préparé une option de rechange, ils se trouveront dans la situation de devoir capituler. A propos de la situation de Papandréou face à Merkel et Sarkozy en 2009-2010, j’ai écrit dans La Grèce et les Balkans : « en entrant dans la négociation sans alternative à son échec – moratoire sur le paiement des intérêts et le remboursement de la dette, défaut partiel voire sortie de l’euro, afin d’exercer des pressions sur l’Allemagne et la France dont les banques, importantes détentrices de dette grecque, avaient beaucoup à perdre –, le gouvernement PASOK s’est mis d’emblée en position d’accepter même l’inacceptable ». La situation de Syriza est la même aujourd’hui et s’il met ses pas dans ceux du PASOK, il subira le même sort, en ouvrant toute grande la porte aux néonazis d’Aube dorée.

Mais le gouvernement Grec sait probablement tout cela. D’abord ils ont dû étudier de près les raisons de l’effondrement du PASOK. Ensuite, Varoufakis, par exemple, a la réputation d’être un économiste assez brillant. Est-il imaginable qu’il n’ait pas compris que l’euro est condamné ?

Disons qu’il y a une autre possibilité, c’est que Syriza ait entamé des négociations tout en sachant qu’elles avaient peu de chance d’aboutir. Durant cette période, on mobilise l’opinion (les manifestations de soutien au gouvernement se sont multipliées dans toute la Grèce) sur le thème de la dignité retrouvée, du « salut public », tout en créant les faits accomplis de rupture avec les politiques de la Troïka, comme le vote par le Parlement du premier train de mesures sociales. Durant cette période, on prépare la sortie de l’euro, en s’assurant d’aides extérieures à l’Europe : l’intérêt géostratégique de la Grèce lui donne des cartes à Washington comme à Moscou. Puis on utilise les innombrables bévues de l’UE, la morgue allemande, les pressions et les menaces qui heurtent le patriotisme grec pour dresser, le moment venu, devant l’opinion, le constat que la sortie de l’euro s’impose.

L’avenir tranchera, mais le 17 février Varoufakis, écrivait dans le New York Times (Source : blog d’Olivier Berruyer) : « Le problème (… c’est) que nous vivons dans un monde où l’on est entravé par la peur des conséquences. Dans un monde où il n’existe aucune circonstance où nous devons faire ce qui est juste, non pas en tant que stratégie, mais simplement parce que c’est… juste. Nous mettrons un terme, quelles qu’en soient les conséquences, aux accords qui sont mauvais pour la Grèce et pour l’Europe (…) Finis les programmes de « réformes » qui visent les retraités pauvres et les pharmacies familiales tout en laissant intacte la corruption à grande échelle. » Il ne me semble pas que ce soit un discours préparatoire à une capitulation.

En somme, si je veux résumer mon sentiment, Merkel ne veut plus de l’euro qui n’a jamais été viable et qui coûterait trop cher à l’Allemagne s’il devait le devenir par les transferts qu’il exige. Mais elle ne veut pas porter la responsabilité de sa disparition et fera tout pour la faire porter aux Grecs. Le gouvernement grec est, à mon avis, tout aussi convaincu que l’euro n’est pas compatible avec la politique qu’il s’est engagé à conduire et que l’Allemagne ne consentira pas aux transferts qui pourraient aboutir à ce que cette monnaie absurde cesse d’enrichir les riches et d’appauvrir les pauvres. Mais il ne pouvait le dire avant les élections et il fera tout pour faire porter la responsabilité de la sortie de la Grèce, aux yeux de son opinion, à l’Allemagne et à l’UE.


L’idée que la Grèce pourrait, en cas de compromis introuvable avec l’UE, se tourner vers la Russie ou même vers la Chine. Au regard de l’histoire grecque, cela vous semble-t-il envisageable ?

 

    Ce qui est certain, c’est qu’on entend de plus en plus, en Grèce, dire que si les Européens de l’Ouest croient que l’UE est pour la Grèce un choix contraint et unique, ils se trompent.

    En ce qui concerne la Chine, la privatisation de deux terminaux du port du Pirée au profit du chinois Cosco, en 2009, a certes conduit à une augmentation du trafic, mais au prix de la réduction du personnel au rang de main d’œuvre corvéable à merci, de la suppression de tous horaires réguliers, de tout droit syndical, de toute protection contre le licenciement. Cosco, qui a fait du Pirée sa principale implantation portuaire en Europe, était candidat à la reprise des autres terminaux. La mauvaise humeur de Pékin a donc été exprimée sans ambages lorsque le gouvernement a annoncé son intention de mettre fin au processus de privatisation du Pirée, mais l’invitation de Tsipras en Chine a suivi de peu. Difficile de dire aujourd’hui si un « deal » interviendra et quelle sera sa nature.

    Pour ce qui est de la Russie, la Grèce a toujours eu des liens particuliers avec elle, à l’exception de la période qui suit la guerre civile. En 1830, la Grèce doit la reconnaissance de son indépendance par l’Empire ottoman à une intervention militaire russe dans les Balkans (et d’un corps expéditionnaire français dans le Péloponnèse). En 1854, les Français et les Anglais débarquent des troupes au Pirée et imposent à la Grèce un « gouvernement d’occupation » pour l’empêcher de se joindre à la Russie durant la guerre de Crimée, dont les Grecs espéraient, en cas de victoire russe, une extension de leur territoire à la Crète, à la Thessalie, à l’Épire, à la Macédoine et à la Thrace. Au début des années 1910, la Russie patronne la ligue des États balkaniques qui va permettre à la Grèce, en 1912-1913, d’achever sa construction territoriale.

 

Les deux pays ont également en commun la tradition orthodoxe, et des relations économiques soutenues que les sanctions européennes à l’encontre de la Russie ont beaucoup contrariées…

 

    Tout à fait : la Russie est un client important pour la Grèce, et les sanctions économiques ont durement touché une économie grecque déjà mise à terre par la Troïka. Les agriculteurs grecs ont regardé pourrir sur pied les fruits et légumes d’ordinaire exportés en grande partie vers la Russie ; quant à la baisse du rouble qu’ont entraînée les sanctions européennes, elle a sérieusement affecté le secteur touristique. Troisième ou quatrième groupe national par le nombre depuis plusieurs années, les touristes russes ont payé, en hiver, avant la chute du rouble, leurs prestations estivales à leurs tour-operateurs russes, alors que ceux-ci devaient payer les prestataires de service grecs après la dévaluation, si bien que plusieurs de ces sociétés russes ont fait faillite en laissant en Grèce des milliers de nuitées impayées.


Et du point de vue géo-économique?

South Stream => Turkish Stream

    On sait que la Russie a annulé, en décembre 2014, la construction du gazoduc South Stream. En revanche, elle a signé un accord avec la Turquie pour la réorientation d’unepartie des fournitures de gaz vers ce pays qui pourrait avoir un prolongement vers la Grèce. Et Tsipras est invité à Moscou. Pour la Grèce qui, depuis 1974, ne peut mettre en valeur les ressources en hydrocarbures de la mer Egée, à cause de la contestation par la Turquie, sous menace de guerre, de ses droits économiques, et de la totale absence de solidarité européenne sur ce dossier comme sur la question chypriote, un contrat gazier à prix d’ami pourrait présenter bien des avantages !

Athènes et Moscou ont donc un intérêt mutuel à un rapprochement. Dès les premiers jours du gouvernement Tsipras, le nouveau ministre des Affaires étrangères a vertement rappelé à Bruxelles que la politique étrangère commune était du domaine de l’intergouvernemental et qu’il n’était pas question que la Grèce laisse passer une déclaration sur de nouvelles sanctions contre la Russie, alors que le gouvernement grec n’avait pas été consulté. Puis, lors de son premier déplacement à l’étranger, à Chypre où les intérêts russes, très présents, ont souffert du « plan d’aide » européen qui a ponctionné tous les dépôts bancaires, Tsipras a déclaré que la Grèce et Chypre avaient pour vocation d’être un pont entre l’UE et la Russie.


Ce qui est amusant, c’est que la Grèce, membre d’une Union européenne supposée rapprocher ses États-membres et garantir la solidarité entre les peuples, est abandonnée par tous ses partenaires, la France faisant d’ailleurs preuve dans cette affaire d’une lâcheté toute particulière. En revanche, Athènes a certes reçu des témoignages d’amitié de Poutine mais également… d’Obama !

 

Cela tient au fait que la position géostratégique de la Grèce se réévalue aussi pour les États-Unis. La base aérienne crétoise de Souda a été d’une importance capitale dans le bombardement d’une Libye que l’intervention franco-anglaise a jeté dans un chaos qui pourrait justifier de nouvelles opérations. Et puis la Grèce est également importante, pour Washington, au regard de l’inquiétante dérive islamiste, autoritaire et mégalomaniaque de la Turquie d’ Erdogan, dont le jeu à l’égard du mouvement État islamique en Irak et au Levant est plus que trouble…
Ainsi la déclaration du président Obama en faveur d’une stratégie de croissance en Grèce, précisant qu’on « ne peut continuer à pressurer des pays qui sont en pleine dépression », est-elle à remettre dans ce contexte géostratégique – que l’UE semble ignorer-, où la déstabilisation d’une Grèce exsangue à côté d’une Turquie pour le moins ambiguë, d’un Proche-Orient et d’une Libye plongés dans une dangereuse confusion, pourrait bien conduire à de nouvelles catastrophes.


Source : L’arène nue, de Coralie Delaume

 



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