U.-K. : géographie du vote "IN" et "OUT"

publié le 30 juin 2016 à 05:11 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 sept. 2016 à 09:58 ]
   lire aussi : les élections britanniques (2015)

    Je place en exergue cette merveilleuse sentence de Jean Jaurès, socialiste patriote et internationaliste, qui est particulièrement pertinente en ces temps de mondialisation où la finance cosmopolite piétine le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Cette sentence préfigure l'Europe des nations qui était le vœu du général De Gaulle.

"Même l’accord des nations dans la paix définitive n’effacera pas les patries, qui garderont leur profonde originalité historique"

J.J. 30 juillet 1903


    Je place en introduction cette carte qui représente les résultats du referendum avec comme trame le réseau des circonscriptions législatives ayant servi, en 2015, à élire les députés du parlement de Westminster. Il faut la consulter en permanence.
  

   La géographie du vote British de jeudi dernier permet – peut-être – de comprendre les motivations profondes des électeurs. J’avoue cependant ne pas trop saisir le vote "out" des Tories aisés. Boris Johnson, ancien maire de Londres, désespoir des coiffeurs, vient de faire des déclarations apaisantes qui abondent mon idée selon laquelle les dirigeants Tories n’ont pas voulu laisser la possible victoire à l’extrême-droite de l’UKIP (U.-K. Independance party) et, ne mettant pas leurs œufs dans le même panier, ont mis en selle deux leaders –Johnson et Cameron- afin d’avoir obligatoirement un leader victorieux. C’est ce qu’annonçait Le Monde diplomatique de juin : "Dilemme pour la gauche (Labour) : une sortie renforcerait la position du député conservateur Boris Johnson ; un maintien, celle du premier ministre David Cameron"…[1]

    Le vote de la City de Londres (n°151 dans la carte du Greater London ci-dessous) contre le Brexit – 75,3% de "Remain" – montre assez pour qui battait le cœur des possédants. Le Greater London donne 7 circonscriptions sur les 10 anglaises qui ont le plus voté pour le Remain (dont Lambeth 78,6% -record national-, Hackney 78.5%, Islington, Haringey, and so on…). La campagne des Conservateurs pour le Remain a été financée par des sponsors comme la banque Morgan-Chase, le MEDEF britannique, Goldman Sachs et HSBC, bien d’autres encore dont la principale préoccupation était "la santé de la City, l’immense secteur de la finance qui profite de son accès aux marchés européens"…[2]   

    Londres

    Voici deux cartes du Grand Londres : à gauche le vote pour (bleu) ou contre (jaune) le Brexit ; à droite, les multiples circonscriptions législatives avec la couleur de l’élu : rouge pour les Travaillistes, bleu pour les Conservateurs.


    On voit que les circonscriptions rouges n’ont pas fait obstacle au vote "in". On peut même dire que le Londres travailliste a voté pour le Remain ce qui, associé au vote Remain-patrimoine (cf. supra), donne une large majorité. Au total, le Brexit est repoussé par 60% des votes exprimés, soit 12% de plus que le vote national. Greater London apporte 790.000 voix de bonus au Remain, c’est beaucoup mais insuffisant car la capitale n’a pas beaucoup voté : environ 60% contre plus de 72% de participation au niveau du royaume. Signe de l’embarras des électeurs travaillistes ?

    Mais on peut comparer ce vote londonien au vote parisien de 2005. Alors que l’immense majorité des électeurs socialistes du Nord-Pas-de-Calais - exemple significatif - votaient NON au referendum (à l’encontre des consignes du parti hollandais), les Parisiens votaient non moins massivement pour le OUI : 75%. Il y a plusieurs façons d’être socialistes…     La circonscription londonienne de J. Corbyn porte le numéro 334. Dans cette partie du borough d'Islington, le "IN" dépasse les 76% avec un taux de participation supérieur à 72%.

    Autres votes travaillistes à la londonienne

    Trois cas dont le lecteur va vite apercevoir les similitudes : Cambridge, Oxford et Exeter.

    En 2014, lors des élections législatives, dans l’immense océan bleu, couleur des Tories, on peut voir, avec une loupe, trois petites îles rouges : Cambridge (circonscription 119), Oxford East (circ. 443) et Exeter (Devon) (circ. 244). Je ne présente ni Cambridge, ni Oxford. Exeter est aussi une ville universitaire, avec en plus le centre de la météorologie nationale (très gros employeur), une ville administrative, bref, un électorat très Labour… Aujourd’hui, ces trois areas ont toutes voté contre le Brexit, pour le maintien dans "l’Europe". Tant et si bien qu’elles sont toujours aussi isolées dans l’océan du Brexit anglais. Il y a aussi le cas de Norwich (Norfolk, East Anglia) cf. infra et de Luton (travailliste en 2015, université et usines automobiles) au nord du Greater London et contre le Brexit.

    Le vote par région

    La carte des douze régions anglaises – lesquelles servent presque uniquement à l’élection des députés britanniques au parlement de Strasbourg – permet une première approche. Voici un graphique élaboré par les services du Financial Times qui indique l'apport de chaque région soit au Remain, soit au Leave :

    Londres est vraiment à part. Le vote des Écossais et des Irlandais du Nord montre à l'évidence l'existence d'un problème régional. Ici, la réglementation européenne est vécue comme un bouclier protecteur face à l’ultra-libéralisme dévastateur des Tories londoniens. A chacun sa vérité...

    Toutes les autres régions du Royaume - Pays de Galles compris - ont voté massivement pour le Brexit.On pourrait discerner un gradient Nord-Sud : les régions méridionales, très Tories, très UKIP (South West England, South East England), dédaigneuse du Nord de l'Angleterre -qui n'est pas l’Écosse ! attention à l'incident diplomatique ! donnent la majorité au Brexit à cause de ce vote d'extrême-droite -UKIP- qui vient étayer le vote Brexit des Conservateurs, ces derniers se partageant (58% pour le OUT et 42% pour le IN, à l’échelle nationale). D'ailleurs la carte d'introduction montre de nombreuses circonscriptions grises où le OUT est majoritaire de très peu.
    Le cas de l'East Anglia est intéressant. Dans cette marée bleue, on voit l’îlot de Cambridge dont j'ai déjà parlé. Les mieux dotés en lunettes pourront voir la tête d'épingle rose de Norwich qui a voté travailliste en 2015 et Reamain en 2016. Norwich, éminent centre universitaire et de recherche. Mais le plus intéressant pour nous, ici, est le cas de l'estuaire de la Tamise et, surtout, du Wash, golfe de la Mer du Nord qui baigne à la fois East Anglia et East Midlands. C'est là que l'on a le plus voté (voyez la couleur bleu-roi) en faveur d'une sortie de l'Europe de Bruxelles et de son laxisme circulatoire, entendez la libre circulation des hommes, ce que le patronat britannique traduit comme libre accès au marché international de la main-d’œuvre. Ici, la main-d’œuvre taillable et corvéable, c'est la polonaise.
    Pour apprécier l'importance du fait polonais en Angleterre je suggère deux lectures [3]. Les ports de l'estuaire de la Tamise et ceux du Wash sont la tête de pont du débarquement polonais, on a pu dire que le royaume de sa gracieuse majesté était devenu la 17° voïvodie de l’État polonais. La lecture de l'ouvrage universitaire est intéressante, bien évidemment, mais, comme souvent, c'est un peu "tout le monde il est beau, tout le monde, il est gentil". Impossible à sa lecture de deviner la xénophobie qu'a créée cette trop rapide immigration. Ainsi :  “l’image de l’Europe en Pologne a évolué de façon très positive… : aujourd’hui, on ne se sent plus menacé par les catastrophes que notre adhésion aurait soi-disant provoquées", texte, il est vrai écrit en 2006. Mais on trouve aussi ceci : "dans certains cas, ils occupent des emplois dont les Britanniques ne veulent pas ; dans d’autres, ils sont préférés par les employeurs à des nationaux, jugés moins motivés, moins fiables et dont les salaires sont plus élevés. Autrement dit, certains employeurs qui doivent licencier préfèrent écarter leurs concitoyens, ceux-ci ayant des salaires plus élevés et une moindre productivité que les Polonais". Le capital n'a pas de patrie.
    C'est à Boston (Lincolnshire, East Midlands) et à South Holland (limitrophe de la précédente) que l'on a les records du vote OUT , respectivement 75,6 et 73,6%... Castle Point, estuaire de la Tamise, est 3° avec 72,7%...[4]. Ces deux Gateways de l'immigration polonaise sont ainsi devenues des fiefs du nationalisme britannique.
Photo à Boston. A gauche une magasin de produits alimentaires d'Europe de l'est (Eastern european foods), à droite magasin polonais (cf. l'aigle blanc) bilingue. Source : L'Huma du 30 juin, enquête (excellente) de Thomas LEMAHIEU.
    Avec l’Angleterre du milieu (Midlands) et celle du Nord (au sud du mur d'Hadrien) on a le vote lourd du Brexit. Ce sont ces régions qui ont fait pencher la balance. Ce que confirme ces deux cartes complémentaires l'une de l'autre :

     Ce qui est délicat pour le parti de M. Corbyn – lequel a appelé au Remain – c’est que son électorat majeur, massif, a voté Leave, on part ! Cette fracture, observée bien avant le vote, explique le titre de l’article du Monde diplomatique : malaise...  

    Le vote des ouvriers et employés en faveur du Labour puis du Brexit.

  

    Pour Emmanuel Maurel, député européen socialiste, " il y a une erreur d’interprétation sur le vote en faveur du Brexit : les Anglais ont voté contre l’Europe libérale. C’est un vote de classe : les personnes qui subissent la mondialisation ont souhaité la sortie de l’Union européenne".

     La carte des élections législatives de 2015 montre, au-delà de l’ample couleur bleue, des espaces travaillistes de couleur rouge. Je dis bien "espace" car les célèbres black countries étaient des surfaces vastes et peuplées, c’étaient des fiefs du Labour bien visibles, même après une victoire torie. La carte du "out" de 2016, ne montre plus ces espaces : les circonscriptions détenues par un député travailliste ont pour l’essentiel voté pour le Brexit, quoiqu’on ne puisse pas contrarier un observateur qui penserait que ces bases du Labour ont davantage voté contre le gouvernement Cameron que contre l’Europe…Je vous invite donc à comparer la carte générale des circonscriptions de 2016 (cf. supra, introduction à cet article) et la carte des élections générales de 2015 (source : Wiki).

 

Au côté droit de la carte générale du Royaume, il y a quatre "cartons" : de haut en bas, les Lowlands écossaises, l'espace de la Mersey au Yorkshire, Westmidlands avec Birmingham et le Greater London.

Le vote travailliste en 2015 ne concerne pas une ou deux circonscriptions isolées mais tout un espace englobant une voire des dizaines de circonscriptions groupées.

Le carte du résultat du referendum par circonscription en revanche ne montre plus cette cohérence spatiale, le vote Remain concerne une ville-centre mais sa banlieue a basculé dans le OUT...

Voici un extrait de la carte de la Mersey à York, à l'échelle agrandie, à comparer avec le carton correspond de la carte ci-contre  :

    Sur le même parallèle, on a Liverpool, Manchester et Sheffield ; sur le méridien de Sheffield, au nord, on a Leeds et sur le parallèle de Leeds on a York. Toutes les circonscriptions situées entre ces métropoles, aux députés travaillistes en 2015, ont voté Leave, ne respectant pas les consignes du parti travailliste de J. Corbyn. On retrouve comme partout ailleurs la même opposition entre villes et campagnes, en l'occurrence, ici, entre villes-mères et banlieues suburbaines et rurbaines. 

    Au Pays-de-Galles, l'arrière-pays de Cardiff, black country par excellence, zone de force du Labour en 2015, a voté OUT à l’exception de Swansea (université) et de Cardiff (métropole).

Un cas concret pour comprendre.

    Le journal La Croix du 28 juin construit un dossier sur La Fronde des oubliés. Avec en sous-titre "au Royaume-Uni, en France ou en Allemagne, les déçus du projet européen se vivent comme des oubliés de la mondialisation". En page intérieure,  le compte-rendu de l'entretien avec un "oublié", Jamie, réceptionniste au centre communautaire de Southmead, quartier situé à 30 mn de bus du cœur de Bristol, "qui se résume à des alignements de maisons de brique souvent rafistolées, égayés (sic) ici par un super-marché low cost (...).

"Les portes du monde du travail ne se sont jamais plus qu'entrouvertes pour ce père d'une fillette de 3 ans, qui a interrompu ses études à l'âge de 16 ans après que sa mère, sans emploi, l'a mis dehors - son père est mort quand il était enfant. Employé à temps partiel par la Ville, Jamie a bien répondu à une annonce pour un poste de caissier dans l'un des deux supermarchés low cost de Southmead. En vain. "Ils ont donné le boulot à un Polonais sans même me proposer un entretien", raconte-t-il. "Je ne vois pas comment il pouvait être plus compétent que moi, il n'y a pas moins qualifié comme boulot".

Comme beaucoup d'autres, Jamie considère qu'il a fait les frais de L'UE et de son principe de libre circulation des travailleurs, victimes d'incidents xénophobes condamnés, hier, par un porte-parole du premier ministre David Cameron. "Ici, les emplois reviennent en majorité à des migrants européens, et pas aux citoyens britanniques", regrette Jamie. Alors, s'il n'est pas raciste - "Regardez, à la réception, je travaille avec une collègue noire" - il pense que "les Britanniques devraient avoir la priorité pour les emplois". Jamie s'étonne de voir qu'une entreprise comme Virgin Media, dirigée par un Britannique, a établi ses centres d'appels en Inde. "Nous aidons tout le monde à avoir un emploi, mais nous ne nous aidons pas nous-mêmes" commente-t-il. Et d'avancer une autre preuve : "Il y a quelques années, l'UE (sic) a décidé, contre notre volonté, d’installer l'usine Ford qui était à Southampton en Turquie". Aux yeux de Jamie, la règle de la priorité nationale devrait aussi s'appliquer au logement. Avec son salaire mensuel de 600 livres (720 €), Jamie loue un deux-pièces qu'il partage avec sa compagne, sans emploi, et leur fille. "Une fois que j'ai payé toutes mes factures, dont mes 120 livres d'impôts (140 €), il me reste 100 livres (120€)", explique-t-il. Depuis plusieurs années, il attend un logement social, qui ne lui a jamais été attribué. "Ce n'est pas juste, si vous arrivez au Royaume-Uni avec votre famille pour demander le statut de réfugié, on vous loge immédiatement dans une maison", poursuit-il. "Je vis moins bien qu'un réfugié"." fin de citation.

    Rien n'est pire que la mise en concurrence des travailleurs par le patronat mondialisé.

         Un dernier mot sur l’Écosse. Pour nos amis écossais, l'Europe est un garde-fou contre les folies des ultra-libéraux de Westminster et de la City, le l'ai déjà dit. Cela est tellement vrai que même les Highlands du sud, frontalières de l'Angleterre et qui, de ce fait, votaient pour les Tories (cf la circonscription 208 de Dumfriesshire, Clydesdale & Tweeddale)  ont joint leur voix au Remain de (presque) tous leurs compatriotes. Va-t-on vers une nouvelle annus horribilis pour sa Gracieuse Majesté ?

 lire aussi : les élections britanniques (2015)

    Ci-dessous une photo montrant des Polonais manifestant en Angleterre après le meurtre xénophobe de l'un des leurs consécutif à la victoire du brexit.


[1] Monde diplomatique, juin 2016, page 1, article signé Renaud Lambert « Brexit, malaise chez les Travaillistes ».

[2] Idem.

[3] Anne De Tinguy et Catherine Wihtol de Wenden, « Les migrations polonaises en Grande-Bretagne et en Irlande », Hommes et migrations [En ligne], 1283 | 2010, mis en ligne le 29 mai 2013, consulté le 29 juin 2016. URL : http://hommesmigrations.revues.org/1014. Plus prosaïque mais plus réaliste : "Les Polonais en Angleterre face à la xénophobie post-Brexit" - L'Obs ; tempsreel.nouvelobs.com › Monde

[4] pour la lecture administrative du Royaume : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d6/Map_of_the_administrative_geography_of_the_United_Kingdom.png

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