Syrie : le point de vue de Dominique de Villepin

publié le 2 sept. 2013 à 00:45 par Jean-Pierre Rissoan


   

L'indignation sur les massacres au gaz perpétrés en Syrie est unanime. Il n'y aurait pas de pire politique que de ne rien faire. Mais ce serait faire la politique du pire d'ajouter la guerre à la guerre sans preuve irréfutable et sans stratégie. La détermination du président Hollande et de nos partenaires est louable. Mais que voulons-nous vraiment ? Punir ? Ce n'est pas le rôle d'une armée, mais d'un tribunal international. Soulager notre conscience ? Le faire au risque d'aggraver encore la situation des civils serait cynique. Changer le régime? Ce n'est pas à nous d'en décider, d'autant plus en l'absence d'alternative crédible. Non, protéger les civils est la première tâche de la communauté internationale. Comment protéger doit être son seul débat. Cela suppose de réfléchir aux expériences passées. La stratégie occidentale au Moyen-Orient est une impasse fondée sur l'illusion de la force, que je n'ai cessé de dénoncer. Elle oscille en effet entre la guerre au terrorisme et la guerre aux tyrans. Elle voudrait que les deux objectifs n'en fassent qu'un, mais elle a appris à ses dépens que ce n'était pas le cas. L'occupation de l'Irak a nourri un terrorisme sans fin. L'opération en Libye a armé directement ou indirectement tous les djihadistes du Sahara, conduisant à une nouvelle guerre, au Mali. Le cercle vicieux ne s'arrête pas là. Inquiets de l'islamisme en Égypte, nous laissons faire de nouveaux coups d'État qui, depuis toujours, sont le terreau des tyrans de demain.

Tirons enfin les leçons des recours à la force. Partout, en Libye, en Irak, en Afghanistan, se sont produits l'effondrement de la nation et la déstabilisation de la région. Il y a un second piège, c'est la fragilisation de l'ordre international fondé sur des principes communs d'humanité. C'est le débat, depuis la guerre d'Irak, entre la légalité et la légitimité. Nous avons d'un côté le cynisme de ceux, à l'instar des Russes ou des Chinois, qui plaident pour la légalité sans légitimité, autant dire le retour à l'avant 1945. Il y a de l'autre côté l'idéalisme douteux de ceux qui choisissent la légitimité sans la légalité, créant de ce fait une morale du plus fort qui mine les principes même de l'action menée. Mais alors que faire? La situation politique paraît, faute d'initiative, bloquée. Genève II, réunissant les interlocuteurs syriens et régionaux, est enterré, avant d'avoir commencé, par l'ampleur du crime commis. Aucune des deux parties ne veut d'accord et il n'est pas sûr qu'aucune d'elles soit encore capable d'en imposer un à ses zélateurs. L'accord entre Russes et Américains n'a jamais semblé aussi difficile. Il y a les voies de la force, qui sont toujours les pires. L'expédition punitive symbolique qui se profile aujourd'hui prendrait beaucoup de risques d'engrenages régionaux impliquant le Liban, l'Iran, Israël, pour bien peu de bénéfices pour les Syriens. L'avenir de la Syrie après une nouvelle aventure militaire, ce serait, à son tour, la fragmentation ethnique et territoriale et la surenchère politique des plus radicaux. La Syrie n'existerait plus. Les attaques de drones sur des personnalités responsables du massacre seraient dans la logique de la nouvelle guerre contre le terrorisme de l'Amérique d'Obama. Mais peut-on assassiner les assassins sans mettre à bas l'idée même de justice internationale ? Une large offensive, avec pour objectif le changement de régime ? Les états-majors occidentaux eux-mêmes ont cessé d'y croire. La guerre par procuration en armant davantage l'opposition ? Mais comment savoir contre qui se tourneront ces armes demain? Reste une dernière solution, celle d'une action à but humanitaire, mêlant les outils militaires et politiques au service d'une stratégie durable: corridors humanitaires, zones-tampons aux frontières et surtout zone d'exclusion aérienne, seule solution pour prévenir des massacres et signifier la responsabilité de protéger de la communauté internationale. En réduisant les violences, nous réunirons les conditions d'une nécessaire interposition. Parfois il faut savoir mener la politique du «moins pire». Aujourd'hui, elle pourrait se traduire par une résolution des Nations unies, appuyée par des pays du Sud et donnant mandat pour la mise en œuvre d'une zone d'exclusion aérienne, voire la création d'une force internationale de paix. Je crois que c'est possible, les Russes pourraient l'accepter quelles qu'en soient les raisons. Forte de ces outils, la communauté internationale se donnerait ainsi les meilleures chances de relancer une négociation politique aujourd'hui dans l'impasse en impliquant les puissances régionales, la Ligue arabe, la Turquie ainsi que l'Iran et les monarchies du Golfe. Ne cédons pas aujourd'hui aux illusions du raccourci militaire qui accroîtra les problèmes de la région. Choisissons au contraire la voie de la paix et de la responsabilité collective.

 Dominique de Villepin

 

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