Ô Italie, si belle et … retrouvée !

publié le 28 août 2012 à 10:33 par Jean-Pierre Rissoan
    17/05/2011  

Retrouvée… ? J’exagère un peu. Mais enfin, les résultats du premier tour des élections municipales italiennes sont un vrai camouflet pour Berlusconi. Une claque monumentale comme la façade de la gare ferroviaire de Milan construite sous Mussolini (private joke).

Les résultats sont les suivants

 

2011

2006

 

voix

%

voix

%

Droite

 

41,58

 

51,96

Berlus.

171.222

28,74

191.995

32,22

LigueN

  57.403

  9,63

  22.702

  3,75

Gauche

 

48,04

 

46,97

P.D./Olivier

170.551

28,63

133.315

22,02

Divers

 

10,32

 

01,00

Union des centres

 

  5,54

 

 

Source : Corriere della sera

Berlusconi est né à Milan. C’est "sa ville", son fief, son bastion dirait la Ligue du Nord, son alliée, qui n’a que des références médiévales[1]. Le club de l’AC Milan est son jouet. En 2006, sa liste avait été élue dès le premier tour. Comme toujours depuis 15 ans. Les sondages et bruits de couloir annonçaient une réélection difficile avec 1% d’avance seulement pour le maire sortant : Mme Letizia Morati. Cette dame a bénéficié d’un budget de campagne exceptionnel. Les bruits les plus divers ont circulé : 35 millions d’euros ? D’autres disent 65 ! Il est vrai que son époux est un magnat du pétrole italien, magnat dont le frère est président de l‘Inter de Milan. Le foot italien est entre de bonnes mains. Mais en visitant Milan on constatait en effet, que la droite et l’extrême-droite avaient les coudées franches. Mme Morati a écrit un livre, intitulé très modestement "Io, Letizia"[2] distribué gratuitement. Les affiches étaient envahissantes, les jeunes gens, rémunérés pour le faire, distribuaient des tracts chaque jour, sur chaque marché de chaque quartier… Mais les sondages ne montaient pas et le président du conseil en exercice a dû se résoudre à monter au créneau ou à entrer en lice, s’emparant du glaive lombard. Sa tête à l’éternel sourire figé était mise en avant : il était premier de la liste. Voter Berlusconi, c’était voter pour "le peuple de la liberté", c’était voter pour le renouvèlement du mandat de Mme Morati : cette municipale devint un plébiscite pour ou contre le cavalier. 

Mal lui en a pris. La sanction est tombée : la droite et extrême-droite berlusconiennes perdent 10% et sont en ballotage très défavorable. Certes le Ligue du Nord progresse. Mais c’est un parti en train de s’installer, il n’a pas trouvé son profil d’équilibre. Le parti de Berlusconi perd presque 4%[3] et encore, peut-on penser que beaucoup d’électeurs des autres petits partis de droite de la coalition ont serré les rangs derrière le Président du conseil.

Cette chute brutale de 10% ne profite pas tant à la gauche de Pisapia Giuliano (P.D.) qui ne gagne que 1% sur le scrutin de 2006. Elle dépasse cependant les 48%. En son sein le Parti démocrate progresse de 6,6% et -pour 671 voix et 0,09%- rate de très peu la première place à Milan, place qui reste au "au peuple de la Liberté".

Ce sont les "divers" qui gagnent plus de 9% dont une Union des centres qui fait 5,5%.

Au total, c’est une lourde défaite pour Berlusconi. Mon voyage à Milan m’a permis de saisir une grande lassitude des Milanais à l’égard de l’équipe en place, y compris dans les rangs d’une certaine bourgeoisie[4]. Milan estime valoir beaucoup mieux comme gestionnaires et comme image dans le monde.

Papa beato

Quand je suis arrivé à Milan, c’était la fin de la célébration de la béatification de Jean-Paul II. Cette célébration me semble très italo-italienne. Il est vrai que le Vatican joue un rôle dans la politique intérieure italienne que l’on ne peut comprendre en France. L’Italie est un pays très religieux. Si l’on a de la peine à trouver des miracles dont Jean-Paul II serait l’initiateur, ceux de Pie X ne pose aucun problème. On sait que ce pape faisait se déclencher le carillon des cloches par sa seule présence[5]. A Milan, on trouve un hôpital Saint Pie X, un oratorio Saint Pie X, etc...

Cette pieuse Italie, à Milan aussi, est le pays du soleil et les femmes y portant aussi des sous-vêtements. Et à côté de l’omniprésence de la religion, on constate l’omniprésence des affiches publicitaires avec de fort jolies filles très dénudées. Je me demande comment certains résolvent cette contradiction. C’est assez amusant.

Mais la hiérarchie assume. Dans le journal Repubblica, on a pu lire la lettre ouverte d’un curé italien à son évêque, dans laquelle il s’étonne que l’Eglise soit quasiment silencieuse face aux frasques de Berlusconi alors que tous ses médias tombaient à bras raccourci sur il professore, Romano Prodi, bon époux, bon père, catholique pratiquant de surcroît mais, soutenu par la gauche laïque ! Péché impardonnable. Mais en échange de son silence, la hiérarchie obtient à peu près tout ce qu’elle désire du Président du Conseil. Il faudrait trouver l’équivalent théologique de l’argent n’a pas d’odeur.

Les Rouges et les Bleus

Pendant mon séjour, le Milan AC a obtenu son Xème titre de champion d’Italie. Bonjour les klaxons jusqu’à deux heures du matin et au-delà ! Les Italiens n’hésitent pas à afficher leurs couleurs à leurs balcons et fenêtres. Il y a les Milanistes et les Interistes. Les Rossoneri vs les Nerrazzurri. Le titre de champion n’a pas profité à Berlusconi lors des élections. Les Milanais sont des gens lucides. Mais enfin, cette ligne de partage Rouges vs Bleus est frappante à constater. Cela remonte à la nuit des temps romains.

"Aux pieds de l’édile, les attelages, avant de prendre leur élan, étaient venus occuper la place que le sort leur avait assignée, dans un ordre impeccable et une mise en scène éclatante. Chacun d'eux représentait avec honneur celle des écuries, ou factiones, entre lesquelles ils étaient réparties (…).il est certain qu'il n’y avait habituellement  que quatre factiones, et que souvent au moins à partir du II° siècle de notre ère, elles s'associaient entre elles deux par deux ; d'une part, les Blancs (factio albata) et les Verts (factio prasina) et de l'autre, les Bleus (factio veneta) et les Rouges (factio russata) … Chacune de ces factiones, outre les cochers (aurigae, agitatores) qu'elles se disputaient à prix d’or, entretenait un nombreux personnel.

Les cochers ou auriges, connaissaient la gloire et davantage. Bien qu'ils fussent de basse extraction, pour la plupart des esclaves que pouvait affranchir la répétition de leurs succès, ils étaient relevés de leur humilité par la renommée qu'ils s'étaient acquise et par les fortunes qu'ils amassaient rapidement en additionnant aux dons qu'ils recevaient des magistrats ou du prince, les salaires exorbitants qu'ils exigeaient des domini factionum pour n'en point déserter les couleurs. A la fin du Premier siècle, et dans la première moitié du deuxième après Jésus-Christ, Rome s'enorgueillissait de la présence de ces auriges d’élite qu'elle dénommait des miliarii, non parce qu'ils étaient millionnaires, mais parce qu'ils avaient gagné le prix au moins mille fois : Scorpus, 1 043 fois, Pompeius Epaphroditus, 1 467 fois, Pompeius Musdosus, 3559 fois, et Dioclès enfin, qui, ayant remporté 3 000 victoires dans des courses de biges et 1462 victoires dans des courses de quadriges ou d'attelages plus importants encore, eut la sagesse, vers 150 après Jésus-Christ, de se retirer de l'arène avec 35 millions de sesterces. Friedänder a rapproché de ces performances et de ces gains l'exemple des jockeys d'Epsom à la fin du XIXe siècle: Wood, mort à vingt-neuf ans, multimillionnaire ; Archer qui, pendant six années de courses, totalisa 1172 prix et 60 000 livres sterling. Mais, égaux aux modernes par le nombre et la rémunération de leurs succès, les jockeys de l'antiquité romaine les surclassent par le prestige dont ils ont joui et l'honneur qui les environna.

Dans la Ville, on vantait leurs frasques au lieu de les déplorer, et si, par exemple, ils s'avisaient, pour se divertir, de bourrer ou même de dévaliser les passants, la police fermait les Yeux. Sur les murs de la rue, dans les appartements des insulae, leur portrait était exposé en d'innombrables exemplaires"[6].

 

Toute ressemblance avec l’actualité footballistique n’est pas une coïncidence !



[1] Le logo de la Ligue du Nord est un guerrier médiéval avec casque, glaive et écu. Sur cette emprise du Moyen-âge sur les partis d’extrême-droite, lire le chapitre I de mon livre.

[2] « Moi, Letizia ».

[3] Cette différence de pourcentage s’explique par le mode d’élection : les partis se présentent librement mais annoncent pour quel maire leurs élus éventuels voteront. Ils forment de facto une coalition. Dans la coalition Morati, on comptait douze partis dont celui de Berlusconi. Si la coalition perd 10%, en son sein le parti du Président du Conseil ne perd que 4%.

[4] Ce que confirment la faible progression de la Gauche et l’émergence d’un centrisme milanais.

[5] Voir l’article d’avril 2011 :

LA FRATERNITE SACERDOTALE SAINT-PIE X A ENCORE FRAPPE…

 

[6] D’après Jérôme CARCOPINO, "la vie quotidienne à Rome à l’apogée de l’Empire".

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