Le scénario du crash du vol 17 évolue, par Robert Parry journaliste américain

publié le 6 août 2014 à 07:53 par Jean-Pierre Rissoan

Le 6 août. 2014

Voici un nouveau papier de Robert Parry, un des plus célèbres et respectés journalistes d’investigation américains. C’est lui qui a révélé l’affaire du financement des Contras en 1985…

 

par Robert Parry, Consortiumnews.com, 3 août 2014

 

Exclusif: Des unes des journaux aux déclarations de politiciens de premier plan, le tout-Washington a conclu hâtivement que les rebelles ukrainiens et la Russie étaient coupables d’avoir abattu un avion de ligne malaisien. Mais certains spécialistes US du renseignement pourraient avoir une vision différente des faits, selon Robert Parry.

Contrairement aux déclarations publiques de l’administration Obama accusant les rebelles ukrainiens et les Russes d’avoir abattu le vol 17 de la Malaysian Airlines, certains analystes des services de renseignement américains ont conclu que la faute n’incombait sans doute pas aux insurgés ni à la Russie et qu’il semble que les responsables soient les forces gouvernementales ukrainiennes, selon une source ayant eu accès à ces analyses. Ces conclusions — en contradiction avec ce que le Président Barack Obama et le Secrétaire d’État John Kerry ont exprimé publiquement — reposent principalement sur le manque de preuves du gouvernement américain indiquant que la Russie aurait fourni aux rebelles un système de missile anti-aérien Bouk, seul capable d’atteindre un appareil civil à une altitude de 33 000 pieds [env. 10 000 m], d’après la source, qui souhaite rester anonyme.

Le Président Barack Obama s’est exprimé sur la situation en Ukraine, depuis la Pelouse Sud de la Maison-Blanche, le 29 juillet 2014.

 

LE SCENARIO DU CRASH DU VOL 17 EVOLUE, PAR ROBERT PARRY

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Malgré les satellites américains positionnés au-dessus de l’est de l’Ukraine, les agences de renseignement américaines n’ont publié aucune image d’un système Bouk qui aurait été remis par les Russes aux rebelles, expédié en Ukraine, déployé en position de tir puis rapatrié en Russie. Bien que l’administration Obama ait publié d’autres images de l’Ukraine prises par les satellites espions américains, l’absence de tout cliché d’une batterie de missiles Bouk sous contrôle rebelle a été la faille de l’acte d’accusation de Washington à l’encontre des rebelles et des Russes pour l’attaque aérienne du 17 juillet qui a tué 298 personnes.

Étant donné la taille de ces batteries, contenant quatre missiles de cinq mètres chacun, l’absence d’une telle preuve a suscité des réserves chez les analystes du renseignement américain, au moment même où les principaux responsables politiques et les médias américains se précipitaient pour accuser les rebelles et les Russes.

Pour étayer leurs affirmations, Kerry et d’autres hauts responsables se sont référés aux déclarations du gouvernement ukrainien, ainsi qu’aux informations issues des « réseaux sociaux ». Ces derniers fragments de «preuve » comportaient des répliques ambiguës attribuées à des rebelles pensant initialement qu’ils avaient réussi à abattre un autre avion ukrainien volant à une altitude plus basse, mais qui ont affirmé plus tard ne pas avoir tiré sur l’avion malaisien, et ne pas disposer des missiles Bouk nécessaires pour atteindre une cible au-dessus de 30 000 pieds (env. 9 000 m).

Si ces analystes américains ont raison — que ni les insurgés ni la Russie ne sont responsables — le principal suspect devient alors le gouvernement ukrainien, qui lui, dispose bien de missiles anti-aériens Bouk et avait apparemment deux avions de chasse à proximité du vol 17 de la Malaysia Airlines à l’heure où celui-ci a été

abattu. Certaines analyses réalisées indépendamment sur des éléments issus du site du crash suggèrent que l’appareil pourrait avoir été détruit par un missile air-air et non par un engin anti-aérien lancé depuis le sol. Dans cette optique, l’hypothèse de travail des analystes américains est qu’une batterie Bouk de l’armée ukrainienne en coordination avec ces chasseurs aurait pris pour cible ce qui semblait être un avion de ligne russe, peut-être même l’avion dans lequel le Président Vladimir Poutine rentrait d’un voyage en Amérique du Sud, selon la même source. Cette source a ajouté que l’analyse des renseignements américains n’incrimine pas les hauts responsables ukrainiens, comme le Président Petro Porochenko ou le Premier Ministre Arseniy Iatseniouk, ce qui laisse à penser que l’attaque pourrait avoir été l’oeuvre de factions extrémistes, peut-être même de l’un des oligarques ukrainiens ayant adopté une approche agressive dans la guerre menée contre les insurgés russes ethniques de l’Est. Bien évidemment, une attaque réussie contre un avion russe, surtout celui qui transportait Poutine, aurait pu constituer un excellent coup pour le régime de Kiev, qui a destitué et expulsé fin février, au début de la guerre civile, le Président Viktor Ianoukovich, allié des Russes. Certains politiciens ukrainiens, comme l’ex-Premier Ministre Ioulia Timochenko, ont exprimé le souhait de tuer Poutine. « Il est grand temps que nous prenions les armes pour aller tuer ces maudits Russes ainsi que leur dirigeant », a déclaré Timochenko lors d’un appel téléphonique intercepté en mars, selon une fuite publiée dans la presse russe et implicitement confirmée par Timochenko.

LA MYSTERIEUSE ATTAQUE

L’avion de la Malaysia Airlines, volant d’Amsterdam vers Kuala Lumpur, n’était pas sensé survoler la partie est de l’Ukraine l’après-midi du 17 juillet, mais a été dérouté pour éviter le mauvais temps. L’avion se rapprochait de l’espace aérien russe lorsqu’il a été abattu. Très tôt certains ont spéculé que l’armée ukrainienne aurait pu confondre l’avion de ligne avec un avion espion russe et l’attaquer selon un scénario semblable à celui de la destruction du Boeing 747 de la Korean Airlines, en 1983, identifié par erreur comme un avion espion américain.

Au cours des quelque deux semaines écoulées depuis le désastre aérien survenu en Ukraine, on a constaté des différences notables entre l’approche plutôt mesurée, adoptée par les analystes des services américains d’une part, et l’attitude des personnalités médiatiques et des hommes politiques américains, qui se sont empressés de condamner les insurgés et la Russie d’autre part. Trois jours seulement après le crash, le Secrétaire d’État Kerry faisait la tournée des émissions-débats dominicales pour y exposer une thèse qu’il jugeait «extraordinairement bien étayée », prouvant selon lui que les insurgés avaient provoqué le crash à l’aide de missiles fournis par la Russie. Il a admis que le gouvernement américain ne tirait pas de conclusion définitive, mais qu’ « il existait un faisceau d’éléments pointant en direction d’une responsabilité de la Russie ».

À ce moment-là, on me disait déjà que la communauté du renseignement américain ne disposait d’aucune image satellite justifiant les allégations de Kerry et que le seul système de missile Bouk localisé dans cette partie de l’Ukraine semblait être sous le contrôle de l’armée ukrainienne. (Voir Consortiumnews.com : « What Did US Spy Satellites See in Ukraine? », « Qu’est-ce que les satellites espions américains ont vu en Ukraine ? »). Le mardi suivant les déclarations dominicales de Kerry, les journalistes des principaux médias, dont le Los Angeles Times et le Washington Post, furent invités à une conférence de presse organisée au plus haut niveau et portant sur les données fournies par le renseignement américain censées prouver la culpabilité des rebelles et de la Russie. Mais une fois de plus, la plupart de ces « preuves » provenaient de messages postés sur les réseaux sociaux. L’article du Los Angeles Times concernant ces informations en a bien souligné les incertitudes : «Jusqu’à présent, les services de renseignement américains se sont révélés incapables de déterminer la nationalité ou l’identité de l’équipage qui a lancé le missile. Les responsables américains ont dit qu’il était même possible que le SA-11 (le missile sol-air Bouk) ait pu être lancé par un déserteur de l’armée ukrainienne, formé à l’utilisation de systèmes de missiles analogues ».

Cette référence à un possible «déserteur» était peut-être une tentative de rendre cohérent le récit du gouvernement américain avec des images satellitaires encore inédites, montrant la batterie de missiles sous le contrôle de soldats portant des uniformes apparemment ukrainiens. Mais j’entends dire à présent que les analystes des services américains ont largement rejeté l’hypothèse du «déserteur» et se concentrent sur le scénario d’un tir intentionnel sur l’avion par les militaires Ukrainiens, même s’ils en ignoraient peut-être l’identité réelle.

VERS UN CONSENSUS OFFICIEL

Néanmoins, bien que le mystère entourant l’origine de l’attaque s’épaississe, la position officielle des USA accusant Poutine et les rebelles se renforçait. Pour le New York Times, la culpabilité russe ne faisant aucun doute, et était présentée comme un fait établi. Le 29 juillet, Obama a précédé son annonce de sanctions encore plus dures envers la Russie en accusant implicitement Poutine de cette tragédie. Lisant une déclaration écrite, Obama a affirmé : « Aux Pays-Bas, en Malaisie, en Australie, et dans d’autres pays de par le monde, des familles sont encore sous le choc de la brutale et tragique perte de près de 300 personnes tuées sans raison, quand leur avion a été abattu au-dessus d’un territoire contrôlé par des séparatistes soutenus par les Russes en Ukraine.» « Cependant, depuis la destruction de l’avion, la Russie et ses agents ont refusé de coopérer avec les enquêteurs et de saisir cette occasion pour trouver une solution diplomatique au conflit en Ukraine. Ces séparatistes soutenus par les Russes [...] ont continué à abattre des avions ukrainiens dans la région. Et à cause de leurs actions, de nombreux civils ukrainiens continuent de mourir inutilement chaque jour. » (Emphase ajoutée.) On pourrait prétendre qu’Obama n’allait pas jusqu’à accuser directement les rebelles et la Russie de l’attaque de l’avion de la Malaysia Airlines, mais il était clair qu’il voulait donner cette impression. En d’autres termes, Obama s’est plié au consensus officiel sur la culpabilité de la Russie et a trompé le peuple américain à propos de ce que suggéraient les derniers renseignements des services américains.

Il est également grotesque et fallacieux d’accuser les Russes et les rebelles des bombardements effectués sans discernement par les forces gouvernementales, qui ont coûté des centaines de vies dans l’est de l’Ukraine. Les rebelles se battent contre ce qu’ils considèrent être un régime putschiste illégitime qui, avec l’aide de milices néo-nazies de l’ouest ukrainien, ont fait tomber en février le Président élu Ianoukovitch pour ensuite marginaliser et réprimer les populations russophones de l’est du pays. En présentant le conflit de manière unilatérale, Obama a non seulement induit en erreur les Américains sur les origines de la crise ukrainienne, mais il a de fait donné au régime de Kiev le feu vert pour massacrer davantage d’ukrainiens d’origine russe. En pointant d’un doigt accusateur Moscou comme l’origine de tous les problèmes de l’Ukraine, Obama a élargi l’espace géopolitique de Kiev, lui permettant de développer son attaque brutale qui maintenant inclut l’utilisation mal ciblée, selon certains rapports, de missiles balistiques contre les foyers de population.

La protection qu’Obama accorde au régime de Kiev est même plus scandaleuse encore si les analystes des renseignements américains sont fondés à soupçonner que des forces ukrainiennes étaient derrière l’attaque du Vol 17. Quant à savoir qui est responsable de la destruction des preuves sur la zone du crash, un assaut de l’armée ukrainienne a non seulement retardé l’accès des enquêteurs internationaux mais semble également avoir occasionné un incendie qui a consumé des débris qui auraient pu aider à identifier les causes du désastre.

Samedi, le dernier paragraphe d’un récit du New York Times rédigé par Andrew E. Kramer indiquait que « les combats ont déclenché un feu dans un champ de blé qui a brûlé des fragments de fuselage, notamment l’un d’entre eux potentiellement utile à l’enquête sur l’accident parce qu’il présentait ce qui semblait être des impacts d’obus ». Ces impacts d’obus ont été mentionnés par des analystes indépendants comme preuve possible d’une attaque par des avions de chasse ukrainiens.

Accepter la réalité

La classe politico-médiatique est allée tellement loin dans son jugement sur le vol MH-17, en s’en prenant aux rebelles et à la Russie avant même le début d’une enquête officielle qu’il est difficile de savoir de quelle façon ces leaders d’opinion réagiraient si l’analyse dénonçant les forces ukrainiennes se révélait juste. L’embarras dans lequel seraient jetés les hauts responsables américains et les médias officiels les plus en vue serait tellement grand qu’on a du mal à croire qu’ils accepteraient d’admettre la réalité. Bien entendu, on mettra certainement une pression intense sur les enquêteurs et les analystes du renseignement pour promouvoir la version selon laquelle « c’est la faute de Poutine ». Et si les enquêteurs et les analystes refusent d’aller jusque-là, il se pourrait tout au moins qu’ils évitent de contredire directement le consensus officiel, en suggérant que le mystère du vol 17 ne peut être résolu et qu’il appartiendra aux historiens de le démêler.

C’est ainsi que les choses se sont passées pour d’autres erreurs médiatiques majeures. L’an dernier par exemple, certains des mêmes acteurs, notamment le Secrétaire d’État Kerry et le New York Times, ont tiré des conclusions hâtives en accusant le gouvernement syrien d’être l’auteur d’une attaque au gaz sarin qui avait tué des centaines de personnes dans une banlieue de Damas le 21 août 2013. Le 30 août, Kerry prononça un discours belliqueux truffé de « nous savons » mais sans fournir aucune preuve vérifiable. Une campagne punitive de bombardements contre le gouvernement syrien fut évitée de justesse lorsque le président Obama décida de rechercher l’aval préalable du Congrès, puis d’accepter l’aide de Poutine afin d’arriver à un accord en vertu duquel le gouvernement syrien rendait toutes ses armes chimiques tout en continuant à nier toute implication dans l’incident du 21 août. Ce n’est que plus tard qu’une bonne partie de l’argumentaire de Kerry s’effondra, lorsque de nouvelles preuves pointèrent vers une autre explication, à savoir que des rebelles syriens avaient répandu du gaz sarin pour provoquer Obama en franchissant sa « ligne rouge » et impliquer l’armée américaine dans la guerre civile syrienne du côté des rebelles. Mais ni les sources officielles américaines ni la grande presse n’ont reconnu ce dangereux cas de « pensée de groupe » [NdT : « group think »] qui a manqué de faire entrer les États-Unis dans une nouvelle guerre superflue au Moyen-Orient. (Voir « The Collapsing Syria-Sarin Case » sur Consortiumnews.com).

Il peut sembler cynique de suggérer que les hauts responsables de Washington puissent être aveuglés par leur propre propagande au point de préférer voir les véritables assassins rester impunis, que ce soit en Syrie ou en Ukraine, plutôt que de devoir reconnaître leurs erreurs. Mais c’est souvent ainsi que réagissent les puissants. Rien n’est plus important que leur réputation.

 

Le journaliste d’investigation Robert Parry a révélé un grand nombre d’informations sur l’affaire Iran-Contra pour le compte d’Associated Press et de Newsweek dans les années 80. Vous pouvez acheter son livre «l’histoire volée de l’Amérique» au format papier ou e-book (chez Amazon et barnesandnoble.com).

Traduction collective par les lecteurs du blog www.les-crises.fr

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