La crise ukrainienne point par point, par B. Frederick, ancien correspondant permanent de L'Humanité à Moscou (2ème partie)

publié le 9 mars 2014 à 12:59 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 10 mars 2014 à 08:01 ]


PLAN DE L’ARTICLE

1) LES ORIGINES DE LA CRISE EN UKRAINE La crise ukrainienne point par point, par B. Frederick, ancien correspondant permanent de L'Humanité à Moscou (1ère partie)

2) CE QUE PROPOSAIT L’UNION EUROPÉENNE

3) QUEL A ÉTÉ LE RÔLE DES ULTRA-NATIONALISTES ?

4) IL N’Y AURA PAS DE GUERRE ENTRE LA RUSSIE ET L’UKRAINE 2ème partie

5) LA CRIMÉE

6) Y A –T-IL UN RISQUE DE DÉMEMBREMENT DE L’UKRAINE ?

7) QUELLES SOLUTIONS POUR SORTIR DE LA CRISE ?


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4) IL N’Y AURA PAS DE GUERRE ENTRE LA RUSSIE ET L’UKRAINE

L’Ukraine est le berceau de la Rus’ auquel appartiennent les deux peuples ainsi que les Biélorusses. Russie et Ukraine sont "mariées" depuis plus de 3 siècles. Tous ces peuples ont traversé les pires épreuves ensemble, qu’il s’agisse de la guerre civile, de la "Grande guerre patriotique" - dont les monuments aux morts sont saccagés aujourd’hui même à Kiev – ou encore des effets du stalinisme. Les armées russe et ukrainienne n’en faisait qu’une il y a vingt ans et la Marine de la mer Noire n’a été partagée qu’il y a 17 ans. Mis à part les nationalistes de l’Ukraine occidentale, personne ni en Ukraine ni en Russie ne souhaite, ni n’acceptera, une guerre fratricide. La "menace" russe n’existe pas. En revanche, en se donnant le droit de protéger ses ressortissants et la population russophone de l’Est en cas d’agression, Moscou ne fait que ce que ferait n’importe quel État confronté à une même situation. La France ne protège pas ses ressortissants en Afrique, par exemple ? Et l’Amérique !?

Alors pourquoi tous ces bruits de bottes ?

La "menace" d’intervention russe fournit l’occasion aux groupes fascistes armés de renforcer numériquement et matériellement leurs troupes et d’accroître leur pression sur la coalition au pouvoir. Celle-ci profite de la situation pour accroître ses exigences vis-à-vis de l’UE et des États-Unis, forcer son entrée dans l’OTAN, obtenir un soutien financier conséquent. Les Russes, de leur côté, se présentent comme maîtres du jeu après avoir essuyé un échec avec la destitution de Ianoukovitch. Ils profitent du danger – qui peut être réel – qui plane sur les russophones d’Ukraine pour développer une politique de force qui reçoit en retour le soutien des populations russophones à l’Est et au Sud du pays. Ils constituent un rapport de forces en vue des négociations à venir avec les Occidentaux.

Ceux-ci cherchaient non pas à "libérer" l’Ukraine, mais à déstabiliser la Russie. Manquant totalement de discernement et de connaissance du terrain et bien que prévenus (par des journalistes et des spécialistes) des risques d’implosion de l’Ukraine, ils sont allés jusqu’au bout et ont fait chuter Ianoukovitch, se retrouvent de fait devant une partition du pays (ce qui ne gêne pas les Américains mais est inacceptable par les Européens). Du coup, ils ont offert à Vladimir Poutine l’occasion primo de reprendre la main, secundo de s’installer sans doute définitivement en Crimée, tertio d’accroître l’influence russe à l’Est et au Sud de l’Ukraine.


5) LA CRIMÉE

La Crimée, conquise sur les Ottomans, était russe depuis 180 ans quand Khrouchtchev l’a "donnée", en 1954, à la République socialiste soviétique d’Ukraine, dont il était originaire et longtemps le principal dirigeant. Ce changement de cadre administratif ne changeait pas grand-chose, à l’époque puisqu’il avait lieu au sein de l’Union soviétique qui assurait la continuité territoriale. À titre de comparaison, cette même année 1954, la Corse n’était française que depuis 185 ans et la Savoie d’aujourd’hui ne l’est que depuis 154 ans quand la Crimée est "ukrainienne" depuis 60 ans. Sa population est russe et russophone à près de 90% (ce % s’applique à la population russophone, la population russe est de plus de 52%, JPR). Elle n’a jamais vraiment accepté son rattachement à l’Ukraine.

La principale base militaire et navale russe sur la mer Noire se trouve à Sébastopol en Crimée. Un accord prévoit que le bail concédé par l’Ukraine doit se poursuivre jusqu’en 2042. La coalition libérale-fasciste n’a pas caché sa volonté d’abroger cet accord. Le projet d’Accord d’Association entre l’Europe et l’Ukraine présenté par Bruxelles fait de l’évacuation de la marine russe de Crimée un point nodal.

On peut considérer -c’est l’avis de plusieurs spécialistes et même, en privé, celui de diplomates occidentaux- que la Russie demeurera en Crimée quelque soit le statut qu’adoptera celle-ci. Le 6 mars, le parlement de la région a demandé à une écrasante majorité le rattachement de celle-ci à la Fédération de Russie en tant que "sujet". Un référendum doit avoir lieu le 16 mars. Son issue ne fait guère de doute. Les Occidentaux vont crier au scandale, à l’annexion, à l’Anschluss. Pourtant, il y a une jurisprudence européenne : le Kosovo. Ils ont bombardé la Serbie pour que ce morceau de son territoire, berceau de son histoire, accède à l’indépendance, sous prétexte qu’il était peuplé en majorité par des Albanais.

6) Y A –T-IL UN RISQUE DE DÉMEMBREMENT DE L’UKRAINE ?

Les élections présidentielle (2010) et législatives (2012) ont permis de mesurer "combien la politique ukrainienne était marquée par une division entre des populations russes (et russophones) regroupées à l’Est du pays et des populations ukraïnophones, dont une partie habite les régions qui, avant 1914, étaient soit dans l’empire Austro-hongrois soit étaient en Pologne. L’Ukraine est un pays neuf, dont l’existence est fragilisée par ces divisions" (Jacques Sapir, article cité plus haut).

En effet, c’était bien la réalité, avant le coup d’État des 22 et 23 février. Au lendemain de celui-ci, cependant, les nouvelles autorités, dont la légalité est pour le moins contestable, ont abrogé la loi sur les langues qui donnait au russe le statut de langue régionale là où il était parlé par au moins 10% de la population. Après les slogans antirusses, la démolition des monuments aux morts de la guerre de 41-45, le renversement de statues de Lénine, les appels à une sorte d’épuration ethnique, c’en était trop. À l’Est et au Sud (Odessa), des manifestations, parfois violentes, se multiplient. Le drapeau russe est hissé sur des bâtiments publics et ici et là, les gouverneurs nommés par Kiev sont conspués voire remplacés.

C’est la même chose à l’Ouest, mais là, ce sont les nationalistes qui sont à la manœuvre. Le résultat est cependant le même : le pouvoir central – existe-t-il autrement que pour les Occidentaux - n’a plus les moyens d’intervenir, de se faire respecter et de faire respecter la loi. À cela près que les nationalistes, comme on l’a vu, siègent au gouvernement. Sans déposer les armes ! Sans renoncer à leur "prise de guerre" à l’Ouest à Lviv, en Galicie ; en Volhynie ; à Revné (Rovno), à Ternopil…On voit mal ces groupes lâcher prise.

Reste le centre du pays et Kiev. La capitale est sous le contrôle des groupes armés dont le chef, on l’a vu, est, aujourd’hui, responsable des forces de sécurité. C’est un peu comme si, en 1968, de Gaulle avait nommé Cohn-Bendit ministre de l’Intérieur ou préfet de police. La population russophone vit dans l’angoisse et s’abstient de tout mouvement – au moins pour le moment. Mais au-delà de Maïdan et du périmètre des ministères et du parlement, que pense-t-on ? Qu’espère-t-on ? La coalition libérale-fasciste peut s’estimer majoritaire, mais elle ne contrôle presque rien. Les groupes armés la tiennent en otage.

Conclusion : on parlait avant les événements de deux Ukraine -ukrainisante et russophone -, grâce aux Occidentaux, il y a au moins quatre aujourd’hui : l’Ouest nationaliste ; l’Est pro-russe ; la Crimée ; les régions centrales, indécises qui basculeront d’un côté ou de l’autre en fonction de la politique économique et sociale qui sera suivie comme ce fut le cas en 2004-2005, avec "la révolution orange" et en 2010-2012 avec l’élection de Ianoukovitch et le succès de son parti aux législatives.

7) QUELLES SOLUTIONS POUR SORTIR DE LA CRISE ?

Compte tenu de la situation, des négociations directes entre Moscou et Kiev semblent impossibles. Néanmoins, il se peut que des rencontres aient lieu entre certaines personnalités ukrainiennes et le gouvernement russe. Avec Ioulia Timochenko, par exemple, que les Russes connaissent bien et qui sait, quand il le faut, "faire de la politique". C’est cependant très incertain.

L’issue dépend surtout de négociations entre Occidentaux et Russes. Celles-ci auront une dimension économique essentielle tant il y a aujourd’hui d’interdépendances entre la Russie, l’Ukraine, l’Europe et les États-Unis. C’est également pourquoi la menace de "sanctions" brandie par les Occidentaux est parfaitement ridicule : suppression des visas ? Tout un pan de l’économie française en ferait les frais, à commencer par le secteur du luxe, suivi du tourisme (40.000 Russes cet hiver à Courchevel !), celui de l’immobilier, notamment sur la Côte d’Azur. L’Union russe de l’industrie touristique (RST) a fait ses comptes. Elle rappelle qu’en 2013, "les pays de l’UE ont accueilli près de 19 millions de Russes, dont 7,7 millions de touristes. En Espagne [dont le chef du gouvernement suggère de refuser les visas aux Russes NDLR], l’afflux de touristes russes se développe à un rythme beaucoup plus rapide que l’afflux de touristes en provenance de tout autre pays" [1]. Selon la Direction des statistiques de Russie, plus d’un million de Russes y ont passé leurs vacances l’année dernière. "Si en 2013, l’ensemble des flux touristiques en Espagne a augmenté de 5,6 %, le flux de touristes russes a accusé une hausse de près de 32 %". Selon la même source, en Grèce, le nombre de Russes a augmenté de 70 % en 2013, dépassant un million de personnes. Ce pays n’aurait-il pas besoin de touristes ? Selon le ministère espagnol du Tourisme, cité par l’agence de presse russe RIA-Novosti, les Russes laissent dans ce pays des sommes de 47 % plus importantes que les touristes des autres pays. "Un touriste russe dépense en moyenne en Espagne 159 euros par jour contre 108 euros dépensés en moyenne par les touristes des autres pays. En 2012, les touristes russes ont rapporté à l’économie espagnole 1,8 milliard d’euros de bénéfices"[2]. Il en va de même de l’Italie où ils ont dépensé 1,2 milliard d’euros en 2013.

Quant à la France, la société spécialisée Atout France estime à un million le nombre de touristes russes qui sont attendus cette année. "Une clientèle stratégique", explique-t-elle en rappelant que "le nombre de touristes russes voyageant à l’étranger devrait augmenter de 7 % à 16 % par an dans les prochaines années"[3]. Tout cela n’a pas un petit côté « pacte de compétitivité » ?

Alors sanctions ou pas sanctions ? Si les Européens décident de sanctions, ils risquent fort l’effet boomerang. La Russie détient quelques clés du point de vue économique et, surtout, énergétique et cela pourrait bien faire du dégât. D’autant que, comme le dit le dicton populaire, "qui va à la chasse perd sa place". Dans le cadre de la mondialisation, ça ne pardonne pas.

Il y a, pour sortir de la crise, selon nous, au minimum 4 points incontournables.

- La Russie, Vladimir Poutine l’a déclaré le 4 mars, ne croit pas en l’avenir de Ianoukovitch. Elle n’exigera donc pas son retour, mais, en revanche, elle tient à l’application de l’accord signé le 21 février entre le président et l’opposition, en présence des ministres des Affaires étrangères français, allemand et polonais et du représentant russe : élection présidentielle anticipée, amendement de la Constitution, gouvernement d’unité nationale. Même si Kiev a déjà pris certaines dispositions en ce sens, elles restent illégales, la lettre de la Constitution actuelle n’ayant pas été suivie. Ce point est peut-être négociable.

- La mise à l’écart des fascistes de Svoboda et autres groupes factieux et leur désarmement. Celui-ci pourrait s’accompagner du désarmement parallèle des milices pro-russes à l’Est et au Sud. Ce point ne devrait logiquement pas poser de problèmes ni côté russe ni côté occidental, à moins que le soutien aux fascistes ne soit définitivement acté par l’Occident !

- Quelle que soit la forme que cela prendra, la question de la Crimée est, on l’a vu, tranchée. Le référendum du 16 mars pourrait représenter, pour l’Occident s’il fait preuve de bonne volonté, un cadre acceptable, démocratique, pour reconnaître le nouveau statut de la Crimée. Des facilités pourraient être laissées à la Marine ukrainienne en échange de la continuité des approvisionnements d’énergie. Sinon, il se passera pour la Crimée ce qui s’est passé pour l’Ossétie du sud et l’Abkhazie : on oubliera. De toute façon les Occidentaux n’y peuvent rien. Quant aux Russes, encore une fois, ils n’ont pas digéré l’affaire du Kosovo…

- Compte tenu de la partition de facto du pays, l’Ukraine devrait évoluer vers un statut de Fédération, reconnaissant une autonomie, notamment culturelle, linguistique et religieuse, aux différentes régions. De même, un retour à la reconnaissance du russe comme langue régionale (mais aussi du roumain au sud-ouest, du hongrois et du polonais) s’impose.

 

Contrairement à ce que l’on laisse accroire en Europe, la balle n’est pas du côté russe, dans cette affaire, mais bien du côté occidental. Que le Kremlin ne reconnaisse pas un gouvernement issu d’un putsch reste son affaire – les Européens n’avaient pas, fort justement, reconnu les putschistes de Moscou en 1991. Les relations entre l’Ukraine et la Russie demeurent de leur ressort. Le peuple de la Crimée a, comme tous les peuples, droit à l’autodétermination.

La "realpolitik" voudrait qu’une fois pour toutes, on accepte le fait que la Fédération de Russie ait hérité de l’Empire Tsariste et de l’URSS des relations particulières avec de nouveaux États qui, il y a 23 ans, faisaient encore parti du même espace commun, dont les économies demeurent agrégées et où la communauté des peuples a souvent débouché sur une communauté de vie pour des millions d’hommes et de femmes.

 

Bernard Frederick



[1] Ria-Novosti, le 6 mars 2014.

[2] Idem

[3] http://www.tourhebdo.com/ 14 janvier 2013

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