Autriche : Noël à Vienne sous le FPÖ

publié le 1 janv. 2018 à 09:26 par Jean-Pierre Rissoan

Nicolas Offenstadt. « Il est troublant qu’une configuration politique puisse si vite bouleverser le paysage imaginaire d’une ville.»

Vendredi, 29 Décembre, 2017
L'Humanité

2017 vue par Nicolas Offenstadt, historien,

membre du comité du centenaire de la Première Guerre mondiale

 

 Je voulais passer les vacances de Noël à Vienne, que je n’ai pas revue depuis vingt ans. J’aime l’hiver des pays germaniques, leur froid sec, le repli intérieur de la période des fêtes. Ce séjour à Vienne, je le voyais déjà entre le retour à la Hofburg, les classiques musées, le Ring, les habituels cafés et les excursions parmi les souvenirs de Vienne la Rouge. Et pourtant dès mon arrivée, je n’arrivais pas à dissocier l’espace parcouru de cette nouvelle configuration politique qui voit gouverner l’extrême droite avec plusieurs ministères d’importance depuis quelques jours. Certes ce n’est pas la première fois. Et pourtant toute forme de banalisation est déjà une défaite, dont les conséquences ne se mesurent jamais dans l’instant. Il faut ne rien enlever au drame de cet événement. D’autant que la configuration est bien différente du début des années 2000. De nouvelles alliances peuvent se dessiner, de nouvelles politiques aussi dans un monde où la figure du migrant devient, pour certains, avant tout celle de l’autre, celle de la menace, celle de l’anti-identité. D’ores et déjà s’affirment les liens avec l’ultranationaliste Viktor Orban de la Hongrie voisine.

Au temps du centenaire de la Grande Guerre, et bientôt de celui des traités qui y ont mis fin, on ne manquera pas de remarquer que leur contestation un siècle après tient encore matière de politique offensive. Orban a déjà attribué des droits nationaux et spécifiques à toutes les populations hongroises qui vivent à l’étranger dans les frontières antérieures au traité de Trianon (1920), évidente rhétorique nationaliste de Grande Hongrie, en même temps que pression politique sur les voisins. Et voici que rejaillit avec les nouvelles élections autrichiennes la question du Haut-Adige/Südtirol. Le FPÖ, à peine au pouvoir, entend ainsi, dans la logique d’un Orban, offrir la nationalité autrichienne aux populations germanophones de cette province attribuée à l’Italie en 1919 par le traité de Saint-Germain-en-Laye. On voit ici comment ce centenaire des traités de 1919-1920, bien loin d’un rappel rituel du passé, risque d’être un présent brûlant.

Dans Vienne gouverné par cette Autriche brune, je ne cesse d’infléchir mes visites pour revenir aux années sombres. Bien sûr, l’historien sait que l’histoire ne se répète pas, que les parallèles grossiers ne servent à rien, sûrement pas à lutter directement contre les dangers contemporains. Les configurations historiques, qui articulent de multiples temporalités, sont toujours trop complexes pour devenir des modèles d’action.

Mais elles peuvent au moins aider à se réarmer soi-même. À la nuit tombante, sur la place des Héros (Heldenplatz), encore parcourue de nombreux touristes, j’ai repensé à l’image si célèbre d’Hitler s’adressant là en 1938 à une foule immense. J’ai même chargé l’image sur mon portable pour mieux regarder le lieu d’aujourd’hui avec le cadre de celui d’hier. Je ne l’aurais peut-être pas fait avant les élections de 2017. L’espace se reconstitue très bien. “Heldenplatz”, c’est aussi le titre d’une pièce de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) à l’écriture la plus cynique, la plus clinique et la plus corrosive qui soit. Bernhard n’a cessé de dénoncer le conservatisme, l’étroitesse et le nazisme des Autrichiens, à l’excès diront certains, mais toujours avec un tranchant intègre. Je n’ai pas ses œuvres avec moi, du moins pas les volumes physiques, mais je l’ai tellement lu que je repense en continu à ses critiques de l’Autriche, des Autrichiens qui sont autant de descriptions universelles, sans cesse réitérées, des mesquineries humaines, disséquées avec une écriture économe mais répétitive, et d’autant plus incisive. Bien plus encore qu’auparavant, Thomas Bernhard est là pendant mes errances dans la capitale autrichienne. J’ai un autre compagnon de visite encore : “Notre Vienne” (« Unser Wien »), de Tina Walzer et Stephan Templ (2001). À vrai dire, ce n’est pas un guide personnel de la ville. Mais la nuit contemporaine qui s’abat sur l’Europe centrale invite à en faire un tel usage. “Unser Wien” raconte le processus d’aryanisation des biens juifs à Vienne. Surtout, il recense, thème par thème, quartier par quartier, les lieux où ces infâmes opérations ont eu lieu, en nommant les victimes et les profiteurs qui se sont accaparé les biens saisis. Alors, aujourd’hui, en 2017, avec un tel gouvernement, j’ai eu envie de prendre plus de temps pour revenir sur les traces de ces vies, négliger quelques musées ou palais, pour m’arrêter devant ces boutiques encore là, ou disparues, ces immeubles anonymes dont “Notre Vienne” dit la violence qui s’y déroula. Comme si chacune de mes stations refusait toujours cette banalisation des choses, comme si elle pouvait – illusion terrible – redonner une once de consistance à des histoires si oubliées.

Car, bien souvent, devant ces lieux plus rien n’évoque le temps de l’Anschluss. Il n’est qu’à parcourir, exemple entre cent, la Porzellangasse pour passer devant une pharmacie aryanisée, toujours ouverte, dont le propriétaire d’alors, Martin Sobel, est mort à Theresienstadt. Et c’est un dénommé Anton Greger qui a repris sans vergogne le commerce ; un peu plus loin, c’est le Cafe-City de Filip Goldmann que l’on a confisqué, aujourd’hui une salle de sport, et presque en face les propriétés de Heinrich Strassberg. Un des rares lieux de culte juif qui a survécu à la nuit de cristal n’est pas même signalé car la propriétaire, héritière de l’aryanisateur, ne l’a pas voulu, expliquent Walzer et Templ. On se demande alors quel passé au présent produira cette nouvelle Autriche noir et bleu. »


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