Amazonie, pétrole et autres biens communs de l’Humanité… (Cristovao Buarque et atlas "Avança Brasil"))

publié le 28 août 2012 à 09:33 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 17 août 2015 à 08:57 ]
23/04/2011  

    Comme on dit que l’Himalaya est le "toit du monde", on dit que la forêt amazonienne est "le poumon de la planète". Il y a comme cela d’autres clichés. Mais les Brésiliens ne sont-ils pas en train de détériorer ce poumon avec leurs autoroutes transamazoniennes, leurs exploitations de minerais qui trouent la belle couverture forestière, etc…

    Avec l’arrogance yankee, faite d’absence d’humilité et de naïveté candide, un étudiant américain, lors d’un débat dans une université aux États-Unis, interpella le ministre de l'Éducation du Brésil en visite dans son pays, Cristovao Buarque. Mr Buarque fut interrogé sur ce qu'il pensait de l'internationalisation de l'Amazonie. Ni plus, ni moins. Le jeune étudiant américain commença sa question en affirmant qu'il espérait une réponse d'un humaniste et non d'un Brésilien.

    Voici la réponse de M. Cristovao Buarque, suivie de deux cartes montrant deux scénarios possibles de l'avenir amazonien (programme Avança Brasil) publiées par Le Monde du mercredi 31 janvier 2001.

        J.-P. R.

 

    "En effet, en tant que Brésilien, je m'élèverais tout simplement contre l'internationalisation de l'Amazonie. Quelle que soit l'insuffisance de l'attention de nos gouvernements pour ce patrimoine, il est nôtre. En tant qu'humaniste, conscient du risque de dégradation du milieu ambiant dont souffre l'Amazonie, je peux imaginer que l'Amazonie soit internationalisée, comme du reste tout ce qui a de l'importance pour toute l'humanité.

    Si, au nom d'une éthique humaniste, nous devions internationaliser l'Amazonie, alors nous devrions internationaliser les réserves de pétrole du monde entier. Le pétrole est aussi important pour le bien-être de l'humanité que l'Amazonie l'est pour notre avenir. Et malgré cela, les maîtres des réserves de pétrole se sentent le droit d'augmenter ou de diminuer l'extraction de pétrole, comme d'augmenter ou non son prix. De la même manière, on devrait internationaliser le capital financier des pays riches. Si l'Amazonie est une réserve pour tous les hommes, elle ne peut être brûlée par la volonté de son propriétaire, ou d'un pays. Brûler l'Amazonie, c'est aussi grave que le chômage provoqué par les décisions arbitraires des spéculateurs de l'économie globale. Nous ne pouvons pas laisser les réserves financières brûler des pays entiers pour le bon plaisir de la spéculation. Avant l'Amazonie, j'aimerai assister à l'internationalisation de tous les grands musées du monde. Le Louvre ne doit pas appartenir à la seule France. Chaque musée du monde est le gardien des plus belles œuvres produites par le génie humain. On ne peut pas laisser ce patrimoine culturel, au même titre que le patrimoine naturel de l'Amazonie, être manipulé et détruit selon la fantaisie d'un seul propriétaire ou d'un seul pays. Il y a quelque temps, un millionnaire japonais a décidé d'enterrer avec lui le tableau d'un grand maître. Avant que cela n'arrive, il faudrait internationaliser ce tableau. 

    Pendant que cette rencontre se déroule, les Nations unies organisent le Forum du Millénaire, mais certains Présidents de pays ont eu des difficultés pour y assister, à cause de difficultés aux frontières des États-Unis. Je crois donc qu'il faudrait que New York, lieu du siège des Nations unies, soit internationalisé. Au moins Manhattan devrait appartenir à toute l'humanité. Comme du reste Paris, Venise, Rome, Londres, Rio de Janeiro, Brasília, Recife, chaque ville avec sa beauté particulière, et son histoire du monde devraient appartenir au monde entier. Si les États-Unis veulent internationaliser l'Amazonie à cause du risque que fait courir le fait de la laisser entre les mains des Brésiliens, alors internationalisons aussi tout l'arsenal nucléaire des États-Unis. Ne serait-ce que par ce qu'ils sont capables d'utiliser de telles armes, ce qui provoquerait une destruction mille fois plus vaste que les déplorables incendies des forêts Brésiliennes. Au cours de leurs débats, les actuels candidats à la Présidence des États-Unis ont soutenu l'idée d'une internationalisation des réserves florestales du monde en échange d'un effacement de la dette. Commençons donc par utiliser cette dette pour s'assurer que tous les enfants du monde aient la possibilité de manger et d'aller à l'école. Internationalisons les enfants, en les traitant, où qu'ils naissent, comme un patrimoine qui mérite l'attention du monde entier. Davantage encore que l'Amazonie. Quand les dirigeants du monde traiteront les enfants pauvres du monde comme un Patrimoine de l'Humanité, ils ne les laisseront pas travailler alors qu'ils devraient aller à l'école; ils ne les laisseront pas mourir alors qu'ils devraient vivre. En tant qu'humaniste, j'accepte de défendre l'idée d'une internationalisation du monde. Mais tant que le monde me traitera comme un Brésilien, je lutterai pour que l'Amazonie soit à nous. Et seulement à nous! ". Fin de citation.

 

    Je ne veux pas faire parler le philosophe Alain Badiou, mais je suis presque sûr qu’il verrait dans cette magnifique réponse le désir et le besoin de mettre en place les biens communs de l’humanité. Comme dit l’écrivain cubain Alejo Carpentier : « Selon le contenu des siècles, le mythe changeait de caractère, répondant à des désirs toujours renouvelés, mais il restait toujours le même : il y avait, il devait y avoir, il fallait qu’il y eût, à l’époque présente, à n’importe quelle époque présente, un monde meilleur »[1].

 

P.S. On me dit que les journaux américains n’ont pas publié cette réponse. Pourquoi ?

P.S. 2 : je ne sais pas faire fonctionner les "messages" , je réponds donc, ici, à un lecteur :

  Jean1938 me demande -comme une lectrice sur mon précédent blog du MONDE- me demande préciser que ce débat eut lieu en l'an 2000. Moi-même je l'ignorais. c'est un internaute qui m'en a transmis le texte et je l'ai trouvé si frais, si actuel, si pertinent que je l'ai publié avec quelques commentaires. franchement qu'est-ce que cela change que ce texte date de 2000 ou de 2010 ? sa philosophie générale reste intacte.
Sachons aller à l'essentiel.





[1] Cité par MAZAURIC, Vive la Révolution ! Antoine CASANOVA (Besançon) et Claude MAZAURIC, Messidor – Editions sociales, Paris, 1989, 222 pages, « Vive la révolution… ».


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