Georgie : études électorales (mid-term 2018)

publié le 25 nov. 2018 à 01:23 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 nov. 2018 à 07:15 ]

LA GEORGIE DES ANNÉES TRENTE


Ceci est un tableau de la Géorgie tel qu’on peut l’établir à partir du texte de la GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE, dirigée par VIDAL DE LA BLACHE, écrit par Henri BAULIG, professeur à Strasbourg. Ce dernier utilise les données du recensement (census) décennal de 1930 et n’évoque presque jamais le New Deal de F.D. ROOSEVELT. Ce tableau a donc une valeur historique mais comme disait un collègue de Lyon, "un bon livre de Géographie devient un bon livre d’histoire". Si la Géorgie a beaucoup changé avec Atlanta comme figure de proue, elle a gardé des enclaves, des reliques (du latin reliquiae, "restes") que le texte qui suit – dont H. BAULIG a fourni la totalité des matériaux – aide à localiser.

 

I

Le "sud" et sa cohérence.

 D'abord un texte de votre serviteur. Sur la carte ci-dessous (H. Baulig), la Géorgie est limitée au Nord par les 35° parallèle (c'est donc, pour partie, un État appalachien), à l'Est par la rivière Savannah, à l'Ouest par une rivière au nom imprononçable qui arrose Columbus (la Chattahoochee) et qui, après Atlanta, correspond grosso modo au 85° méridien W, au Sud le parallèle 30°31'N passe au nord de Jacksonville.

Du sud au nord (sens des vents porteurs des pluies tropicales) on a la plaine sédimentaire côtière qui monte lentement 30m puis 80m puis 130 aux Pine Hills. Cette limite avec le piémont (n°7 sur la légende : plaine côtière avec revers de cuestas) est un site privilégié pour la localisation des villes : d'ouest en est : Columbus, Macon, Augusta. Le Piedmont va de 200 à 300m, il porte Atlanta, c'est un morceau du socle (n°1 sur la légende). En Géorgie, les Appalaches (n°5) culminent à 1458m. Il y a là un château d'eau. J.-P. R.


    
  




















 
    
    L'image d'ensemble du "Sud" est à peu près celle-ci. Un climat chaud, presque tropical dans quelques régions, permettant la culture du coton, du riz, de la canne à sucre, des agrumes. Une topographie variée : plaines basses, avec de vastes étendues de marécages et de forêts, de cultures aussi ; vallées alluviales, fertiles et fiévreuses ; montagnes restées forestières en partie, recélant des genres de vie anciens. Une population blanche aux trois quarts ou presque, rurale aux deux tiers, agricole à concurrence de 57 p. 100, pauvre, ignorante, féconde, à peu près pure de mélanges extérieurs, mais comprenant un fort contingent de couleur, Nègres, Indiens et depuis peu Mexicains. Une agriculture généralement arriérée et peu productive  [qui a créé le black belt, jadis fameux…] asservie au coton et au tabac, bien que susceptible de prendre par places des formes spéciales et intensives. Une industrie textile jeune, puissante, rivale heureuse des usines de la Nouvelle-Angleterre ; (…) des industries locales travaillant le bois et le tabac. (…). Malgré des transformations locales, une économie plutôt archaïque dans l'ensemble, et le plus souvent une structure sociale fortement hiérarchisée : au sommet, les propriétaires fonciers, survivants de l'aristocratie de planteurs, auxquels se sont joints les hommes de loi, les financiers, les commerçants de gros et les industriels ; puis une catégorie intermédiaire de petits propriétaires exploitants, yeomanry besogneuse[1], et de boutiquiers ruraux; ensuite une plèbe de plus en plus nombreuse de tenanciers de rangs divers et de travailleurs industriels ; enfin, tout en bas, parqués derrière une ligne de couleur infranchissable, les Nègres et depuis peu les Mexicains. Tout cela lié non seulement par les relations de la vie quotidienne, mais encore par des traits de caractère hérités soit de la plantation, soit de la "frontière" : dans la classe dominante, un vif sentiment de l'honneur personnel, une disposition chevaleresque et hospitalière, le goût des choses de l'esprit, une attitude de supériorité distante ; dans la masse, quelque chose de primitif, de rude et parfois de brutal. Lié surtout par un fort sentiment particulariste qui s'exprime dans une résistance inflexible aux prétentions des Nègres, dans une défiance ombrageuse à l'endroit de l'"étranger", c'est-à-dire, en pratique, du Yankee et de ses interventions souvent malencontreuses dans les affaires du Sud ; dans une fidélité plus sentimentale que raisonnée au parti démocrate (c'est moi qui souligne, JPR).

Tout compte fait, l'unité du solid South est un produit de l'histoire encore plus que de la nature. Et l'on peut dire que c'est, avec sa pauvreté, le poids de son héritage historique qui a, jusqu'ici, empêché le Sud de développer toutes les possibilités contenues dans la riche diversité de sa nature physique.

 

II.

L’économie des régions "naturelles".

 Cette partie du texte de Baulig peut être accompagnée par une belle carte du site internet de la Géorgie. La carte est élaborée au XXI° siècle mais elle reprend une terminologie plus ancienne.

1. La Plaine Côtière a toujours été la principale région agricole du Sud-Est[2]. Les staples, tabac en Virginie, coton un peu partout, riz dans les marais littoraux de la Caroline du Sud et de la Géorgie, ont été longtemps essentiels. Malgré l'abandon du riz, malgré le déclin relatif du coton, les cultures commerciales dominent encore l'économie rurale. Les grands domaines ont été morcelés, tantôt vendus, tantôt affermés par parcelles ; mais les nègres sont restés : ils forment 30 p. 100 de la population dans l'ensemble de la région, et, dans les pays d'anciennes plantations (plantation Midlands), ils sont souvent en majorité. Le système agricole traditionnel subsiste d'ordinaire sans grandes modifications : dans quelques districts seulement, il fait place à des productions nouvelles, notamment aux fruits et aux légumes. D'ailleurs, l'agriculture n'occupe effectivement qu'une assez petite partie de la surface : les bois ou les landes qui trop souvent les ont remplacés, les marécages - surtout dans la zone littorale - couvrant de grandes étendues. Les villes sont petites : celles qui dépassent 10 000 habitants sont ou des ports, ou des nœuds de communication, rarement des centres industriels. Cependant cette image d'ensemble présente, d'une région à l'autre, des nuances sensibles, [tenant soit au milieu physique, soit à l'évolution historique].

Plus au sud, la zone maritime se réduit aux îles et marais littoraux (Coastal Georgia). La pêche même languit et la navigation se concentre dans quelques ports : Charleston (SC) (62 000 hab.), Savannah (85 000 hab.)[3] et Brunswick (14.000 hab. en 1930)[4]. Ces villes ont connu, au temps de l'esclavage, une prospérité dont témoignent les résidences déchues et les jardins profonds aux grilles rouillées[5]. Mais elles ont souffert de la Guerre Civile, et plus encore de la décadence du coton et de la concurrence des voies intérieures : Savannah recevait 1.089 000 balles de coton en 1900 et 527 000 en 1930 ; Charleston (SC), 266 000 et 253 000 ; Brunswick, 94000 et zéro. Le mouvement des ports - 2020000 tonnes métriques à Charleston, 2068000 t. à Savannah, 889.000 à Brunswick) comprend surtout des sorties de bois et de naval stores[6] et des arrivages, beaucoup plus importants, de phosphates et de nitrates, de pétrole brut et raffiné. Les industries caractéristiques sont le travail du bois, la préparation de l'huile de coton et des engrais ; en outre, le raffinage du pétrole à Charleston et Brunswick, le raffinage du sucre à Savannah. Depuis l'abandon de la culture du riz et du coton des îles (de la mer Caraïbes, JPR)  en Caroline du Sud et en Géorgie, on a vu se constituer aux dépens des grands domaines une paysannerie de petits propriétaires nègres. D'autre part, la culture des primeurs est en progrès. Néanmoins, la zone littorale est très peu habitée ; même les banlieues de Charleston et de Savannah sont presque désertes.

La zone intérieure de la Plaine Côtière reste vouée aux staple crops, coton et tabac ; les autres cultures, pommes de terre, patates, soja, arachides même demeurent accessoires. Les deux tiers des cultivateurs sont des tenanciers et les nègres dominent dans les campagnes, surtout dans la Caroline du Sud et la Géorgie : c'est déjà l'image du deep South, atténuée dans le sud de la Géorgie par la culture des primeurs.

2. LE PIEDMONT.

Séparé de la Plaine Côtière par la fall-line et plus encore par la zone ingrate des sand hills (n°7 sur la légende de la première carte), le Piedmont appalachien en diffère profondément à la fois par son peuplement et par son économie.

NB. la fall-line? c'est une appellation des géographes. Elle s'observe sur toute la façade orientale des Appalaches, plus exactement à son piémont. Les fleuves dévalent une pente homogène, régulière, mais sur des terrains différenciés : le Piedmont cristallin, donc dur et la plaine côtière, sédimentaire, sols tendres. Progressivement, l'érosion a déblayé les terrains tendres et un dénivelé a été créé, une chute, des rapides, "fall" en anglais, là où l'on passe du Piedmont à la plaine côtière. Ces chutes ou rapides ont été exploités pour la production d'énergie, moulins, centrales. Puis usines puis villes, etc... Regardez la ligne Columbus, Macon, Augusta (1ère carte). .

Occupé au cours du XVIII° siècle et au début du XIX° par des colons du Nord venus par la Grande Vallée, il a une population en grande majorité blanche, toutefois les nègres sont nombreux là où les plantations avaient envahi le Piedmont (cas de la Géorgie). L'économie rurale, restée longtemps fidèle au type demi-fermé de la frontière, a fait une place de plus en plus grande aux cultures commerciales, coton et tabac : d'où une extension de la tenancy. Néanmoins, les grands domaines ont toujours été rares et le faire-valoir direct domine (…). La principale innovation agricole, depuis le milieu du XIXe siècle, a été la culture du tabac blond et doux, destiné à la fabrication des cigarettes. (…). Dans le centre de la Géorgie, les ravages du weevil (ver parasite dévorant la fleur du coton) ont favorisé l'extension des cultures de fruits. Cependant, à tout prendre, le Piedmont rural n'est pas prospère : les campagnes se vident, et l'on constate que les petits propriétaires émigrent plus facilement encore que les tenanciers. Il faut en chercher la cause dans la crise agricole, qui sévit presque continuellement depuis une vingtaine d'années, et surtout dans le développement récent de l'industrie.

L'industrie trouve dans le Piedmont des conditions favorables, tant physiques qu'humaines. Les forces hydrauliques ne manquent pas : les pluies copieuses et les pentes fortes des montagnes déterminent un débit fluvial abondant, mais irrégulier et qui ne peut être pleinement utilisé sans réservoirs de grande capacité. Les sites favorables à l'établissement des barrages sont nombreux, tant à la fall-line, où ils ont été construits d'abord, que dans les montagnes, où l'on exploite depuis peu des chutes de 200 mètres et plus -…). Ajoutons : un réseau de chemins de fer suffisamment dense, des exemptions fiscales au profit des industries nouvelles, un outillage moderne, la proximité, au moins relative, des grands marchés de consommation. Mais le facteur décisif est la présence dans les campagnes d'une main-d’œuvre surabondante, accoutumée à un niveau de vie bas, disposée à travailler de longues heures pour peu d'argent. Les salaires industriels du Sud se révèlent, toutes choses égales d'ailleurs, inférieurs d'un tiers au moins à ceux du Nord, et la différence n'est pas compensée, à beaucoup près, par le moindre coût de la vie, ni par les avantages en nature assurés par les patrons. La durée légale du travail, naguère encore, était, dans tous les États du Sud, supérieure à 54 heures par semaine ; les femmes et les enfants employés dans l'industrie étaient insuffisamment protégés. Mais, si le travail est peu coûteux dans le Sud, il est aussi peu productif : en d'autres termes, l'industrie du Sud, bien que disposant d'un outillage moderne, s'en tient jusqu'ici à des formes assez élémentaires de production. Encore, pour les réaliser, lui manquait-il les capitaux, le Sud dut, au début du XXe, accepter l'aide financière et technique du Nord. Ce concours lui vint des banques et des fournisseurs de matériel; puis, devant le succès, des entreprises similaires du Nord, dans le textile surtout, établirent des succursales dans le Sud, et finalement quelques-unes s'y transportèrent en bloc.

Jusqu'ici, cette industrie est peu diversifiée. La fabrication des meubles, le travail du tabac et surtout le textile. Ici comme en Europe au début du XIXe siècle, c'est l'industrie cotonnière qui a frayé la route, justifiant son nom d'industrie pionnière. Petite ou moyenne, l’entreprise bénéficie d'une surveillance plus directe, du contact personnel entre patron et ouvriers ; et surtout elle est mieux placée pour drainer la main-d’œuvre rurale. D'où l'aspect ordinaire des centres textiles du Piedmont : l'usine, de dimensions plutôt modestes, se place de préférence dans les petites villes  ou les villages, voire en pleine campagne ; à côté se trouve la cité ouvrière, dont les maisons, ordinairement pourvues d'électricité et d'eau courante, beaucoup plus confortables que les fermes des environs ou que les tenements du Nord, se louent à raison d'un dollar par pièce et par mois, puis l'école, les églises (sic), l'économat, les terrains de jeux, le cinéma..., tout cela groupé, sous la tutelle plus moins paternelle, plus ou moins despotique du patron, en une commune presque fermée où les bourgeois de la ville évitent de se commettre. Au total, la population des centres textiles est un prolétariat de poor whites, inférieur au physique et au moral, mal adapté à la régularité du travail quotidien, instable et pourtant résigné, sujet à des révoltes soudaines, mais jusqu'ici peu organisé et apparemment peu organisable.

L’industrie cotonnière du Sud a fini par dépasser celle de la Nouvelle-Angleterre. Grâce à ses bas prix de revient, elle a pu, mieux que le Nord, résister à la crise. (…). Et voici qu'après avoir triomphé du Nord, le Sud est devenu son propre concurrent. Installée d'abord dans la zone moyenne du Piedmont, l'industrie textile a gagné la fall-line de la Géorgie (Augusta, 60 000 hab., Macon, 54000, Columbus, 43000, Athens 18000,  Atlanta 270 000, Lagrange, 20 000).

C’est le Classic Hearland de l’État de Géorgie (JPR).

 3. Dans les montagnes et plateaux – le High Country -  comme plus au Nord, la vie rurale a conservé certains traits archaïques hérités de l'âge des pionniers.   La population, presque exclusivement blanche et de vieille souche américaine, prolifique et ignorante, est restée fidèle à l'esprit de la famille patriarcale. De petits propriétaires pratiquent sur un sol accidenté une agriculture peu commerciale - blé, maïs, pommes de terre, fruits, un peu de tabac -, élèvent un bétail non sélectionné, et demandent un supplément de ressources à la pêche, à la chasse, à l'exploitation des bois, d'ailleurs en décadence, à la cueillette des plantes médicinales, à la distillation clandestine de l'alcool[7]. On constate pourtant des innovations : l'élevage s'oriente davantage vers la production du lait, l'industrie textile a pris pied dans la région, la beauté du pays et la construction récente de bonnes routes ont fait naître un centre de tourisme réputé (Nashville, TE). Cela n'empêche pas les campagnes de se dépeupler rapidement au profit des villes industrielles du Piedmont et de la Grande Vallée, au profit même des plantations du bas pays, où l'on voit les montagnards prendre la place des nègres partis pour le Nord. 



[1] De l’anglais yeoman : paysan propriétaire de la terre qu'il cultive.

[2] Par-là, l’auteur entend la partie orientale du Sud, située à l’Est du Mississippi = sud-est

[3] Census de 1930. Une estimation en 2017 indique 147.000 habitants. Aux mêmes dates de référence, le comté de Chatham (celui de Savannah) passe de 105.431 habitants à 290.500.

[4] Brunswick (comté de Glynn Hill) is located in southeastern Georgia, approximately halfway between Jacksonville and Savannah. The city is located at the apex of the bight of the Georgia coast, the westernmost point on the Atlantic seaboard, and is naturally sheltered by two barrier islands, Jekyll and St. Simons. Après un sommet à 21.000 hab. en 1960, la ville n’a cessé de perdre de la population. On note une reprise depuis 2010…Le comté de Glynn, en revanche, est passé de 19400 à 92.620 hab. en 2017. Sea Island est une île de l'archipel des Sea Islands, sur la côte atlantique des États-Unis d'Amérique. Île de Géorgie relevant administrativement du comté de Glynn, elle a accueilli en 2004 le 30e sommet du G8. https://roadtripusa.com/atlantic-coast/georgia/

[5] Cependant Savannah fonde une partie de sa réputation sur ses parcs aménagés, ses calèches et son architecture Antebellum (cad d’avant la guerre de Sécession). Son quartier historique regorge de places pavées et de parcs comme le Forsyth Park, ombragé par des chênes couverts de mousse espagnole. Au centre de ce pittoresque quartier se trouve la célèbre cathédrale de style néogothique Saint-Jean-Baptiste. (Wikipédia).

[6] Résine, poix, goudron…

[7] Texte écrit à l’époque de la prohibition !!

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