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TUNISIE, EGYPTE : REVOLUTIONS ET TRADITIONALISME…

publié le 28 août 2012 à 09:50 par Jean-Pierre Rissoan

7 février 2011

    Ma modestie dût-elle en souffrir : je dois bien avouer avoir eu le nez creux en choisissant ce titre pour mon blog : « Révolution, jeunesse du monde ! ». Honnêtement, je n’y croyais pas trop et il y avait, sinon de la provocation, en tout cas beaucoup de volontarisme dans ce choix. Il y a un an, le vague brune continuait à balancer ses flots sur toute l’Europe, la Hongrie fasciste de l’amiral Horthy en tête… Ailleurs, B. Obama avait prononcé un discours qu’il a voulu mondialement médiatisé, au Caire, donnant ainsi sa bénédiction au régime de Moubarak dont le Monde nous dit maintenant qu’il faut l‘appeler « dictateur ». Mais bon, depuis trente ans qu’on voit ce bonhomme à la tête de l’Egypte on se disait que, vaille que vaille, il tenait la barre d’un bateau qui pourrait sombrer à chaque instant, tant son pays est pauvre…

    Et puis, on découvre que l’Egypte est largement subventionnée par les USA, qu’elle est un maillon essentiel du filet jeté au Proche-Orient par les mêmes USA pour protéger leur Israël -lui-même maintenu artificiellement en vie grâce aux subventions américaines-. On apprend que l’armée est largement infiltrée dans les milieux économiques, que la police est hypertrophiée, que la police secrète agit comme toutes les polices secrètes du monde. Bref, on découvre que l’Egypte fait partie du "bloc occidental" comme naguère la Hongrie, la Tchécoslovaquie faisaient partie du bloc soviétique. Sauf que ce dernier a disparu ! Vous le saviez ?

    Any way, sachons apprécier notre joie : ce qui se passe en Tunisie, Égypte, Yémen, est une formidable bouffée d’air frais. Ces révolutions se font au nom de principes universels, liberté, démocratie, laïcité… Laïcité ! Qui l’eût cru ? Cela met à bas tous les argumentaires des FN, des UMP, des Bush, des adeptes de "la guerre des civilisations"… Entre la caserne et la mosquée, des millions et des millions d’arabes préfèrent… la mairie de leur village ou de leur quartier ! Je pense à ces intellectuels francophones interrogés par les envoyés spéciaux et qui nous disent et redisent à quel point notre peur de la "menace islamique" relève de la paranoïa et/ou de la manipulation politicienne[1]. Oh ! Certes le danger Ben Laden n’est pas écarté mais, avouons-le : le paysage politique mondial a changé. Avec les bouleversements en Amérique latine, oui le monde bouge…et dans le bon sens.

Le XXI° siècle : une nouvelle jeunesse du monde ?

Et si l’on arrêtait de nous ressasser qu’il "sera religieux ou ne sera pas"… ?

Mais les forces du passé restent encore bien solides. Ne crions pas victoire trop tôt et trop fort. Les forces du passé ? C’est par exemple, ces réflexions de journalistes qui, sans doute ( ?) sans s’en rendre compte, rejettent - comme les moines du Moyen-âge - la nouveauté du changement et font porter à la Révolution les responsabilités des dégâts inévitables.  

Ainsi, dimanche 30 janvier, au 13 heures de TFI, cette formule de Claire Chazal: « Le soulèvement populaire a déjà fait une centaine de morts en cinq jours». Le lundi 31 janvier, une dépêche de l'AFP: « Une semaine après son lancement la révolte a fait au moins 125 morts ». jeudi 3 février, sur Envoyé spécial, « la révolution a encore fait plusieurs morts ». On reste les bras ballants. La révolution est responsable, elle est désordre. Depuis des millénaires, le traditionalisme nous répète que l’ordre social - inégalitaire, on devrait dire le désordre social- est providentiel : il est création des Dieux ou de Dieu. Il ne faut donc pas y toucher. Et l’on trouve, enfouies dans l’inconscient, cette condamnation des révolutions, cette pensée traditionaliste.

La peur des révolutions est en réalité la peur de l’inconnu. A cet égard, il n’y a pas de formule plus explicite que celle du premier grand démolisseur de notre glorieuse Révolution de 89-93 : Hyppolite Taine qui proclame sans ambages : « Si mauvais que soit un gouvernement, il y a quelque chose de pire, c'est la suppression du gouvernement. … ». Et il dit cela à une époque où l’Eglise vient de publier le Syllabus et pense encore, avec l’Apôtre, que "tout pouvoir est légitime" ! Or, Taine n’est pas catholique, il représente un courant protestant orthodoxe résolument hostile à 1789. C’est dire que la légitimité de notre Révolution est un argument discuté.

Taine est tellement réactionnaire mais si riche d’enseignements qu’il va alimenter un second article sur ce thème.

 

La radicalité, mouvement perpétuel des révolutions.

    Les révolutions font peur à ceux qui ont trouvé leur place au sein du désordre établi.

    Burckhardt[2] énonce quelque chose d’essentiel : « en recourant à la violence, la crise réveille une quantité d’autres forces qui veulent avoir leur place et réclament tout à coup leur part de butin au milieu du tumulte général et dévorent le mouvement sans se soucier le moins du monde de son idéal primitif » (p.137).

    Une révolution met en mouvement, il est vrai, des forces immergées, qui se taisaient, qui étaient enfouies, qui étaient réprimées. Le couvercle de la marmite saute : plein de projets, de revendications affleurent puis s’imposent ou tentent de le faire, les désaccords sont obligés, surtout s’il n’y avait pas avant la révolution un parti politique ou une association qui avait préparé l’événement par un programme.

    En 1640, après la première victoire du Parlement anglais sur le roi, « les tensions des dix années précédentes cédèrent brusquement » ce qui ouvre une période de liberté unique dans l’histoire » (anglaise)[3].

    Hyppolite Taine, parangon des contempteurs de la Révolution française, exprime bien lui aussi cette idée : « la voix puissante - de Rousseau - qui s’élève perce au-delà des salons jusqu’à la foule souffrante et grossière, à qui nul ne s’est encore adressé, dont les ressentiments sourds rencontrent pour la première fois un interprète et dont les instincts destructeurs vont bientôt s’ébranler à l’appel de son héraut ».[4]

    L’historien Hubert Méthivier évoquant la jacquerie de juillet 1789 écrit que « les paysans en profitent pour assouvir leurs haines séculaires ». Erckmann-Chatrian décrit l’arrivée de la pensée révolutionnaire dans les campagnes profondes de la France de l’Est :

« Après ces paroles du père S…, chacun se mit à célébrer les idées nouvelles ; on aurait dit qu'il venait de donner le signal d'une confiance plus grande, et que chacun mettait au jour des pensées depuis longtemps tenues secrètes. K…, qui se plaignait toujours de n'avoir pas reçu d'instruction, dit que tous les enfants devraient aller à l'école aux frais du pays; que Dieu n'ayant pas donné plus de cœur et d'esprit aux nobles qu'aux autres hommes, chacun avait droit à la rosée et à la lumière du ciel ;…»[5].

    Oui, les révolutions peuvent mettre à jour des pensées longtemps tenues secrètes. Certains s’en effraient. Cette peur du peuple qui risque de se libérer de ses « chaînes » - pour reprendre un mot célèbre - avait été exprimée dès le XVIII° siècle par l’Assemblée générale de l’Eglise de France, assemblée tenue en 1770 pour répondre aux livres de d’Holbach et de Helvétius[6]. Elle le fut également en juillet-août 1789, lors du débat sur le projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, par la bouche des membres du parti aristocratique. Ceux-ci s’opposent à une déclaration qui présenterait des droits à « un peuple ignorant et violent qui s’en servirait, en abuserait pour renverser les hiérarchies existantes ». Certains trouvent tout de suite l’image qui s’impose[7] :

« Gardons-nous de rompre sur-le-champ une digue conservée par les siècles, sans nous mettre à l’abri du torrent, dont les flots peuvent s’étendre plus loin que nous ne l’aurions prévu (…) et ravager les héritages ». Un autre : « commençons au moins à rapprocher d’abord les classes heureuses et les classes malheureuses avant de prononcer d’une manière absolue aux hommes souffrants, aux hommes dépourvus de lumières et de moyens, qu’ils sont égaux en droits aux plus puissants, aux plus fortunés ». Car, insiste de son côté l’évêque de Langres, « il y a beaucoup de personnes qui ne seront pas en état d’entendre les maximes que vous leur présenterez ». Ce que le duc de Lévis avait déjà dit sous une autre forme : « une déclaration des droits (serait) capable de devenir dangereuse parce que l’ignorance pourraient en abuser ». L’abbé Grégoire, député patriote, expose son point de vue : « en général, l’homme est plus porté à user de ses droits qu’à remplir ses devoirs. (…). Dans un moment d’insurrection où le peuple longtemps harcelé, tourmenté par la tyrannie, recouvre ses droits envahis et renaît à la liberté, il parcourt aisément les extrêmes, et se plie plus difficilement au joug du devoir ; c’est un ressort comprimé qui se débande avec force, et l’expérience actuelle vient à l’appui du raisonnement [8]».

 

Digue rompue, ressort qui se débande ? À qui la faute ? Si l’on veut éviter les révolutions « torrentielles » (le mot est de H. Arendt) commençons par donner à tous et à toutes, le travail, la justice, la liberté et l’égalité.

Encore une fois, qui a peur des révolutions ?


[1] Voyez la une du « Point » de cette semaine, sur la menace islamique …

[2] Jacob BURCKHARDT, Considérations sur l’histoire universelle, trad. Stelling-Michaud, Librairie DROZ, Genève, 1965, 212 pages.

[3] Christopher HILL, Histoire économique et sociale de la Grande-Bretagne, tome 1, 1977.

[4] H. TAINE, les origines de la France contemporaine (extraits), Vaubourdolle, pp. 21-22.

[5] Madame Thérèse, Romans nationaux, Livre club Diderot, tome 1, page 1013.

[6] Lire le chapitre A5 (Ombres et Lumières) de mon livre.

[7] Les extraits des interventions des députés figurent dans L’AN I DES DROITS DE L’HOMME, par A. de BAECQUE.

[8] Allusion à la Grande Peur qui se déroule en France au moment même où les députés délibèrent.

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