5. Les Sans-culottes de la révolution française

publié le 29 sept. 2017 à 07:46 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 nov. 2017 à 15:30 ]

 LES SANS-CULOTTES

 

En choisissant les sans-culottes comme personnage historique qui a émergé de l’histoire de la Révolution, j’allais écrire "Le" sans-culotte, mais je me suis ravisé parce que il y a là un personnage collectif, les sans-culottes ont joué un rôle historique parce qu’ils étaient unis, ils étaient une force matérielle : des dizaines de milliers, équipés de fusils pris aux Invalides le 13 juillet 1789 et tous militants des idées nouvelles : liberté, égalité, fraternité… Dans son travail "le rôle de la violence dans l’histoire", Engels nous dit qu’il y a deux forces qui peuvent interférer dans le déroulement des faits : l’armée et le peuple en armes. Louis XVI voulut utiliser l’armée, la Convention thermidorienne l’utilisera. De juillet 1789 à la réaction thermidorienne, pour sauver la Révolution ou bien la France, le peuple en armes fait valoir sa force. Ces armes (30.000 fusils) sont récupérées aux Invalides le 13 juillet 1789 pour faire face aux régiments royaux venus des frontières pour mater la révolution en marche. On s’en sert dès le lendemain pour la prise de la Bastille.

Employé dans les premières années de la Révolution par des publicistes antirévolutionnaires, le désignant "sans-culottes" se veut injurieux. Il sert à désigner la horde des déguenillés et des désargentés qui errent autour du Palais-Royal et fréquentent les députés de gauche ; ces "gens montrent leur cul à travers leurs guenilles"[1]. Sans-culottes remplace canaille qui fait désuet. Par l'absence remarquée de la culotte, on veut à l'évidence distinguer en même temps que la pauvreté, la bestialité, l'inculture et la nudité grossière. Mais le vocabulaire de la lutte des classes, tendanciellement bipolaire, en opposant sans-culottes à aristocrates favorisera peu à peu son identification à "peuple". Dès lors, le retournement de l'injure en titre de gloire, homologue à celui qui fit du drapeau rouge de la loi martiale l'emblème de l'insurrection légitime du peuple, s'effectua de manière symétriquement inverse à la dévalorisation des mots "aristocrates" puis "modérés", traduisant ainsi l'évolution du rapport des forces conduisant à la République jacobine[2].

Ce retournement triompha le 20 juin 1792 (Déclaration de guerre de la France au roi de Bohême et de Hongrie) quand les manifestants défilèrent aux Tuileries sous des bannières proclamant "Vivent les sans-culottes" ; le 10 août, la victoire des sectionnaires (Parisiens) unis aux fédérés (venus de toute la France) sur les forces fidèles au roi, confirmera cette promotion du mot en fixant en même temps le point d'origine de "la légende" des sans- culottes parisiens. La plume brillante de Hébert dans Le père Duchesne contribua à en immortaliser le type : "bon père et bon époux", le brave sans-culotte est un artisan avisé, un ouvrier qualifié ; sectionnaire dévoué à sa tâche militante, il est aussi un fin politique, homme de bon sens à qui "on ne la fait pas". Cheveu plat contre la perruque, le cas échéant bonnet rouge contre la coiffe, le sans-culotte porte le pantalon rayé et la vareuse de drap; aux souliers à boucles des bourgeois il préfère les sabots; si la pique est son emblème, c'est le canon qui est l'instrument de sa victoire collective: le sans-culotte n'existe pas sans ses frères. Lisons Le père Duschêne :

 Le sans-culotte "c'est un être qui va toujours à pied, qui n'a point de millions comme vous voudriez tous en avoir, point de châteaux, point de valets pour le servir et qui loge tout simplement avec sa femme et ses enfants, s'il en a, au quatrième ou cinquième étage. Il est utile, il sait labourer un champ, forger, scier, limer, couvrir un toit, faire des souliers et verser jusqu'à la dernière goutte son sang pour le salut de la République. Comme il travaille, on est sûr de ne rencontrer sa figure ni au café ni dans les tripots où l'on conspire, ni au théâtre. Le soir, il se présente à sa section, non pas poudré, musqué, botté, dans l'espoir d'être remarqué de toutes les citoyennes des tribunes, mais pour appuyer de toute sa force les bonnes motions. Au reste un sans-culotte a toujours son sabre pour fendre les oreilles à tous les malveillants. Quelquefois il marche avec sa pique mais au premier bruit du tambour, on le voit partir pour la Vendée, pour l'armée des Alpes ou pour l'armée du Nord…"

 

Les grandes "journées" avec participation des sans-culottes

 

Pour justifier le choix de la sans-culotterie comme personnage symbole, il faut rappeler brièvement son rôle historique, c’est-à-dire son intervention qui change le cours de l’histoire.

Les sans-culottes avant la lettre interviennent dans les journées décisives des 13/14 juillet. Il est inutile d’insister : sans eux, l’Assemblée nationale constituante était dispersée.

Les 5 et 6 octobre 1789, ce sont les épouses de ceux que l’on appellera "sans-culottes" qui vont à Versailles pour ramener à Paris "le boulanger, la boulangère et la petit mitron",c’est en effet le problème du pain, de son prix qui est posé. La foule bas-de-gamme  qui entoure le carrosse royal horrifie les aristocrates et le bon Burke, futur théoricien de la contre-révolution. Ces journées avaient aussi une seconde signification : arracher le roi à son entourage courtisan et le mettre sous contrôle populaire aux Tuileries, à Paris. 

17 juillet 1791 : champ de Mars. Après la fuite du Roi arrêté à Varennes. Grand manifestation républicaine mais "la fusillade du Champ de Mars" disperse les manifestants et inaugure la "Terreur tricolore". Mais l’idée républicaine progresse.

20 juin 1792 : ce jour-là, déclaration de guerre à l’Autriche, les manifestants défilèrent aux Tuileries sous des bannières proclamant "Vivent les sans-culottes".

10 août 1792 : prise du château des Tuileries : chute de la royauté. Journée majeure qui détruit la monarchie constitutionnelle et impose de facto la République. Les Sans-culottes imposent également le vote universel masculin sans le cens. Victoire acquise avec les "Fédérés" venus des provinces.

La victoire de Valmy, 20 septembre 1792, les volontaires montant au front en chantant la Marseillaise. Victoire majeure qui permet à la Convention, nouvellement élue, légitimée par cette victoire, de voter l’an I de la République française.

Journées des 31 mai et 2 juin 1793. Mobilisation sans-culotte, soutenue par le club des Jacobins, qui élimine la direction girondine de la Convention. On passe à la Convention montagnarde.

Les journées de la Constitution de l’an I, votée 23 juin 1793 par l’Assemblée, soumise au vote universel masculin dans chaque canton. Chaque canton désigne son "envoyé" qui se rend à Paris. Les sans-culottes parisiens accueillent les 7.000 envoyés. Fête solennelle le 10 août 1793. (3° partie) LA CONSTITUTION DE 1793 DITE DE L’AN I

Journées des 4&5 septembre 1793. Les sans-culottes envahissent la salle de la Convention (montagnarde). Accord politique avec les Montagnards : c’est le début du "gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix" (Terreur révolutionnaire).

22 mai 1795, les martyrs de Prairial. Journée sans culotte pour "le pain et la constitution de l’an I" contre la Convention thermidorienne. Échec. Désarmement du faubourg Saint-Antoine le 4 prairial : ce fait marque "la défaite des sans-culottes" selon le mot de Kâre Tønnesson [3] (Mazauric).

"Le sans-culottisme survit dans le mode d'acculturation du militant révolutionnaire : le modèle anthropologique du sans-culotte a contribué à la formation de l'ouvrier révolutionnaire du siècle suivant à travers les expériences-relai de 1830 et de 1848. En 1871, le "prolétaire" se dit héritier du sans-culotte de 1793 et après la Commune de Paris, les "travailleurs" s'identifieront souvent aux "sans-culottes des faubourgs", notamment en 1936. Est-ce la longue persistance à Paris de la petite entreprise et de la vie de quartier ? Est-ce le recrutement longtemps endogène et urbain des ouvriers qualifiés ? Est-ce en raison du prestige renouvelé par des expériences historiques répétées, de la Grande Révolution et de ses idées-forces, toujours est-il que le sans-culottisme s'est constitué en mythe créateur, porteur essentiel d'un outillage symbolique qui a servi à la construction paradoxale de la mentalité révolutionnaire moderne alors qu'il reflétait les angoisses et les espoirs des producteurs de l'ancien mode de production économique". (Claude Mazauric).

 

Une alliance de type "Front populaire"

 

Le génie du peuple français fut notamment d’avoir combattu vigoureusement le principe d’inégalité censitaire (citoyens passifs vs citoyens actifs) et d’avoir imposé l’égalité citoyenne. Et, à la différence des autres révolutions, le sans-culotte en France fut en quelque sorte au pouvoir durant cette période d’alliance évoquée plus haut. En Angleterre, Cromwell accepta l’aide des Levellers mais ne partagea pas le pouvoir avec eux.

La Révolution fut sauvée grâce à l’alliance entre les Jacobins - Montagnards - et les sans-culottes, entre ce qu’A.Soboul  dénomme le Gouvernement révolutionnaire d’une part et le mouvement populaire d’autre part. Ce fut ce que le grand historien Georges Lefebvre appelait - par anachronisme pédagogique - un Front populaire [4]. Front populaire, c’est-à-dire alliance entre une partie de la bourgeoisie et le peuple des sans-culottes [5]. Cet acte est fondateur d’une tradition très française. Il fut rendu possible par l’évolution doctrinale de la bourgeoise montagnarde sur le dogme de la propriété [6] avec à leur tête Robespierre. La différence de mentalité avec les Girondins - libéraux intégraux - est montrée par cette intervention d’un des députés de ces derniers, lors du même débat : "Eh quoi ! La propriété des grains serait-elle moins sacrée, aux yeux de la loi, qu'une autre espèce de propriété ? ". Les Girondins - parti des grands esclavagistes et grands négociants en vins de Bordeaux – ignorent sans doute que le pain est fabriqué avec des grains de blé ou de seigle.

Cambon, négociant en toiles, financier de la Convention, créateur du Grand Livre de la dette publique, "représente assez bien la haute bourgeoisie montagnarde" dit Soboul. Il donne des garanties aux rentiers de l’Ancien Régime. Saint-Just avait acheté des Biens nationaux. Robespierre s’était installé – bourgeoisement - chez le menuisier Duplay. Duplay était exactement maître-menuisier. Il possédait des immeubles dans Paris dont la location lui rapportait "dix à douze mille livres de rente"[7]. "La femme du conventionnel Lebas, fille Duplay, avait dit que son père, soucieux de sa dignité bourgeoise, n'eût jamais admis à sa table l'un de ses "serviteurs", c'est- à-dire de ses ouvriers. On mesure ainsi la distance qui séparait les Jacobins des sans-culottes, la petite ou moyenne bourgeoisie de la classe populaire proprement dite" (Soboul).

Toute la thèse d’Albert Soboul sur les soldats de l’An II est tendue -sources innombrables à l’appui- vers la démonstration que la politique du gouvernement révolutionnaire - celui de Robespierre - n’est pas la même que celle du mouvement populaire. Soboul écrit : "Soucieux de rallier cette partie de la bourgeoisie qui dans le conflit avec les Girondins avait gardé la neutralité (la "Plaine"), les Montagnards ménagèrent les possédants et les modérés. (…) Les Montagnards s'efforcèrent de rassurer la bourgeoisie en maintenant le mouvement populaire dans des bornes étroites". Cette politique aboutira à la rupture avec Hébert et ses partisans.

 Sociologie des Sans-culottes (Mazauric)

 En regard à cette bourgeoisie montagnarde, quelle est la sociologie des sans-culottes ? là encore, je vais piocher délibérément chez Mazauric.

Politiquement le sans-culotte est un révolutionnaire radical qui combat pour l'égalité sociale, fondement de la justice et de la démocratie politique. Socio-économiquement, il est un producteur, ouvrier ou petit patron, compagnon ou artisan, salarié ou petit entrepreneur plus ou moins dépendant du capital marchand. Les sans-culottes ne sont donc pas, comme l'a montré Albert Soboul, une classe sociale au sens "marxiste" du terme, ni prolétariat embryonnaire, ni rassemblement confus de petits bourgeois autonomes, mais une catégorie socio-politique dont l'existence est déterminée à la fois par les traits généraux du mode de production manufacturier, antérieur au capitalisme industriel (c’est moi qui souligne, JPR) et par les particularités des affrontements politiques propres à la Révolution jacobine.

Mazauric s’empare du cas concret du faubourg Saint-Marcel.

Soit le faubourg Saint-Marcel, étudié par H. Burstin[8] (…) Aux deux-tiers, les habitants du faubourg sont originaires de la province, du nord et de l'est. Les activités les plus caractéristiques du faubourg ne sont pas celles qui occupent le plus de monde : si plus des quatre cinquièmes sont des producteurs, moins de la moitié se consacrent au meuble, aux textiles, aux cuirs, à la tapisserie, qui ont fait la réputation de Saint-Marcel. S'y ajoutent évidemment, du fait de la proximité du centre intellectuel, une couche importante d'artistes, de scientifiques et d'hommes de plume qui fourniront une part importante des cadres sectionnaires. 68,1 % des citoyens enregistrés savent lire et écrire, un quart seulement de manière satisfaisante, mais c'est le cas de 86,7 % des ouvriers tapissiers : les sans-culottes de Saint-Marcel ne sont pas des rustres. Ce qui domine c'est la petite entreprise naguère insérée sans difficulté dans le système corporatif ; cependant, quelques grands manufacturiers dominent l'activité textile et ce qui relevait naguère de la manufacture privilégiée ; 6 324 ouvriers sur l'échantillon de 16 000 personnes étudiées par H. Burstin, sont des ouvriers salariés, insérés dans la structure corporative, proches des maîtres et gagnés avec eux à la même protestation contre la domination du grand capital commercial et financier.

La représentation politique de la sans-culotterie s'observe dans la vie des sections mais d'abord dans le choix de ses dirigeants. (…). A Paris, grâce à Raymonde Monnier, nous connaissons bien 1.361 meneurs de la sans-culotterie en l'an II. 484 sont des "commissaires civils" chargés dans les sections de l'administration et de l’organisation de la vie quotidienne des quartiers. 877 sont des "commissaires révolutionnaires", membres de ces comités de vigilance qu'on appelle en province les "comités de surveillance" chargés de l'application des mesures de contrôle révolutionnaire, arrestation des suspects, délivrance des certificats de civisme. (…). Le recrutement des commissaires révolutionnaires est plus populaire (que celui des commissaires civils) : si 4,5 % vivent de rentes diverses, près de 10% sont des ouvriers salariés ou des compagnons et sur les 68,5% de petits producteurs, 45,3% sont des artisans. 71,5% des 877 commissaires révolutionnaires furent par la suite victimes de la répression thermidorienne. Au total dans les 48 sections parisiennes dont le personnel politique a pu être identifié, on peut évaluer à 10,1% ceux qui sont issus des milieux populaires salariés, 41,6% les artisans représentatifs des petits métiers, 15,7% les commerçants, 15,5%, les personnes issues des professions libérales et des milieux d'employés et de fonctionnaires, 1,9%, les rentiers ou propriétaires, 0,7% les entrepreneurs et manufacturiers. Les militants sans-culottes se recrutent donc à l'intérieur du large spectre de la roture la plus populaire mais sans exclure pour le recrutement des dirigeants, des hommes issus de l'élite sociale du centre de Paris ou des chefs des métiers dans les faubourgs.

On voit donc la vraie coalition que représente le gouvernement révolutionnaire. Au Comité de salut public, les sans-culottes sont représentés par Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois. Finalement, l’élimination de la faction Hébert met fin à l’alliance entre cette bourgeoise montagnarde et le mouvement sans-culotte. Pour Soboul, c’est le commencement de la fin : beaucoup de sans-culottes, politiquement désarçonnés, ne bougeront pas lors du coup de Thermidor… C’est après cette rupture que Saint-Just eut ce mot : "la Révolution est glacée".

 

Les sans-culottes dans l’action

Les Sans-culottes sont sur le qui-vive nuit et jour pendant la période où la Patrie fut en danger.


A l’armée :

Voici le témoignage d’un petit paysan du Jura, volontaire de 1791, le caporal Jolicler,

"Ma chère maman, quand je vous vois chagrinée sur mon sort, cela me fait plus de peine que tous les maux que j'éprouve et vous me tirez des larmes des yeux. Réjouissez-vous, au contraire ! Ou vous me verrez revenir couvert de gloire, ou vous aurez un fils digne du nom de citoyen français qui saura mourir pour la défense de la patrie... Quand la patrie nous demande pour sa défense nous y devons voler comme je courrais à un bon repas. Notre vie, nos biens, nos facultés ne nous appartiennent pas : c'est à la nation, à la patrie..."[9].

On ne compte pas le nombre de sous-officiers et d’officiers sortis du rang et d’extraction sans-culotte.


La religion

    Oscillant entre d’un côté, un déisme rousseauiste qui garantissait dans l'au-delà avec la punition des méchants, l'immortalité des bons, et, de l’autre, un athéisme virulent et "anti-calotin", le sans-culotte est au vrai très déchristianisé. Fut-il un déchristianisateur ? Sans doute pas au-delà d'une certaine frange où se recrutent les inspirateurs des campagnes de l'automne 1793 en faveur du culte de la Raison ; mais anti-clérical, assurément. D'où le soutien visible apporté à la politique d'apaisement et de compromis de Robespierre et à son rapport du 18 floréal, lequel reconnaissait l’Être Suprême et l'immortalité de l'âme mais portait condamnation des "mômeries sacerdotales". Les sans-culottes se rendirent nombreux à la dernière grande fête jacobine, la fête de l’Être Suprême. (d’après article C. Mazauric).

Le prix du pain et l’idéal d’égalité

    Si la sans-culotterie put s'imposer au premier plan de la scène politique de l'été de 1792 au printemps de 1795, c'est que ses leaders surent entraîner les couches diverses du petit peuple parisien autour de revendications et d'aspirations communes. La plus importante fut relative au prix du pain dont on imposa la taxation [10] de haute lutte, le 29 septembre 1793 (après les journées des 4&5, cf. supra). Alors que l'exigence d'un plus haut salaire eût divisé les sans-culottes entre boutiquiers et salariés, la revendication d'un maximum unissait à Paris les faubourgs et les quartiers du centre et dans toute la république les couches populaires des villes et des bourgs contre les "monopoleurs", "agioteurs" et "sangsues du peuple" c'est-à-dire le négoce, les grands marchands, les capitalistes et les grands fermiers. Salariés et petits producteurs marchands agissaient de concert d'abord comme des consommateurs écrasés par le capital commercial, ensuite comme des patriotes acharnés à vaincre l'aristocratie du sang et celle des richesses. Leur idéologie les y conduisait naturellement :

II faut raccourcir les géants

Et rendre les petits plus grands

Tout à la vraie hauteur

Voilà le vrai bonheur.

Tel était l'air que l'on chantait dans les faubourgs pour effrayer le bourgeois. Mais il est vrai qu'au droit absolu de propriété, on opposait "le besoin du peuple", le "droit à l'existence" que reconnut Robespierre, bientôt "l'égalité des jouissances", laquelle supposait la limitation du droit de propriété voire son égale répartition, selon "l'étendue des besoins physiques" (section des Sans-Culottes, 2 septembre 1793). Sans aller jusqu'à la suppression de la propriété, certains conçurent la nécessité d'un nouveau partage faisant de la société, une association de petits producteurs indépendants. Cela n'impliqua pas, jusqu'au babouvisme de l'an III, la communauté des biens.

Si tel était le vœu du peuple, rien ne pouvait l'interdire parce que toute souveraineté réside en lui, inaliénablement et indivisiblement. Dans la pratique, l'attachement à l'égalité des droits politiques est une dimension essentielle de l'égalitarisme sans-culotte qui souffrit mal le système représentatif et tout ce qui pouvait brider l'expression directe et immédiate de la volonté générale. L'assemblée des citoyens doit pouvoir décider de tout. Lorsque la Convention eut décidé le 9 septembre 1793 de limiter les réunions des assemblées de section à deux fois par semaine, les sans-culottes réunirent chaque jour une société sectionnaire qui prétendit contrôler fonctionnaires, commissaires et magistrats. (article Mazauric, dict. Soboul). Tout cela n’eût guère été possible sans, cause et conséquence, la fraternisation.

Fraternisation

La souveraineté étant une, la volonté générale qui en est l'expression doit se manifester sans discordance: contre la tyrannie, "le droit à l'insurrection" (proclamé dans la Constitution de 1793) devient un devoir absolu. Entre "frères et amis", le devoir de solidarité est impérieux. La "fraternisation", sorte de pacte d'assistance mutuelle entre les 48 sections servait à tenir en respect aristocrates et modérés dans toute la capitale et chaque fois que c'était possible dans toute la République : c'est ainsi que le 14 mai 1794, la section du Contrat-Social, président en tête, se rendit au siège de la Section des Lombards pour en chasser "l'aristocratie". La fraternisation fut l'instrument de la "régénération révolutionnaire" des sections, préparatoire au coup de force des 31 mai-2 juin 93. La fraternisation fut une des armes de la coercition exercée pendant la Terreur. Elle inspira la création et l'action des Armées révolutionnaires, chargées dans les 10 départements de faire rendre gorge aux accapareurs, de semer l'effroi chez les "aristocrates" et de combattre la Contre-Révolution.

 

CONCLUSION

 

Claude Mazauric écrit

"Les conceptions sociales et politiques de la sans-culotterie viennent de loin et plongent leurs racines dans les pratiques des mouvements révolutionnaires urbains des XVI°-XVII° siècles. Elles traduisent aussi la pénétration du rousseauisme, l'expérience récente de la grande espérance de 1789 et de la peur réactive de 1792 ; mais leur fond en est l'aspiration à l'autonomie familiale du petit producteur, plus attentif à la valeur morale et d'entretien du travail productif qu'aux idéaux productivistes et accumulatifs de biens qui fondent la passion du bourgeois capitaliste. Cette idéologie petite-bourgeoise trouve sa correspondance dans la mentalité du sans-culotte à l'égard de la famille : un ménage, un atelier, un domicile, tel pourrait être l'idéal. (…).

 



[1] Ce passage et ce qui suit est une exploitation éhontée du remarquable article du Dictionnaire historique de la Révolution française dit Dictionnaire Soboul (aux PUF), entrée : SANS-CULOTTES / SANS-CULOTTERIE / SANS-CULOTTISME, article signé Claude MAZAURIC.

[2] Un autre exemple célèbre de retournement de sens est celui des Gueux néerlandais pendant la Guerre dite de Quatre-vingts-ans (1568-1648). Ce sont les Espagnols et leurs partisans qui qualifièrent de "gueux" les rebelles indépendantistes lesquels s’emparèrent du mot pour mener la Guerre des Gueux.

[3] K. TONNESSON, "La défaite des sans-culottes : mouvement populaire et réaction bourgeoise en l'an III", 1959.

[4] Jean SURATTEAU (U. de Besançon) nous dit bien que G. Lefebvre « émettait cette opinion "oralement"» -jamais par écrit - sinon, il eût encouru le reproche du péché mortel de l’historien stigmatisé par L. Febvre : l’anachronisme. Cf. l’intervention de J. Suratteau au colloque de Stockholm sur le babouvisme.

[5] Le Front Populaire de 1935 est conclu entre deux partis représentant le prolétariat (SFIO et PCF) et le parti radical et radical-socialiste, représentant les classes moyennes et la bourgeoisie républicaine.   

[6] Documents extraits de ‘Études sur Robespierre, par A. MATHIEZ, Messidor, Editons sociales, 1988.

[7] Un compagnon qualifié parisien gagnait 450 livres/an.

[8] H. Burstin, "Le faubourg Saint-Marcel à l'époque révolutionnaire. Structure économique et composition sociale", 1983.

[9] Extrait de "Jolicler, volontaire aux armées de la Révolution", Perrin éditeur. Cité par Jules ISAAC.

[10] Attention ! Taxation ne signifie pas « frappé de taxes » mais soumis à un prix maximum.

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