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    Publié à 13 déc. 2016 à 09:48 par Jean-Pierre Rissoan
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500 ans de luthéranisme (4° partie) : Martin LUTHER

publié le 5 nov. 2016 à 03:53 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 25 janv. 2017 à 10:23 ]

suite de : 500 ans de luthéranisme (3° partie) : anabaptisme et lollards en Angleterre

    Fils aîné d’un mineur ancien paysan qui, à force de travail, parvint à la relative aisance du petit entrepreneur[1], Luther appartient au monde des patrons et de la bourgeoisie. Sa conduite courageuse à la diète de Worms où il est convoqué par le nonce apostolique est sous-tendue par la conviction qu’il est l’organe de Dieu : son prophète, en quelque sorte.

 

Du révolté au "lèche-bottes" [2]

    Son attitude à l’égard des paysans va évoluer et il va vite se jeter dans les bras des princes. Mais son ouvrage "appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande" - qui est aussi adressé à l’Empereur - pouvait le laisser imaginer facilement.

 

Au tout début

"Les thèses de l'augustin de Thuringe (Luther était moine augustin, JPR) firent l'effet de la foudre dans un baril de poudre. Elles donnèrent dès l'abord aux aspirations multiples et contradictoires des chevaliers comme des bourgeois, des paysans comme des plébéiens, des princes avides d'indépendance comme du bas clergé, des sectes mystiques clandestines comme de l'opposition littéraire des érudits et des satiristes burlesques une expression générale commune, autour de laquelle ils se groupèrent avec une rapidité surprenante. Cette alliance soudaine de tous les éléments d'opposition, si courte que fut sa durée, révéla brusquement la force immense du mouvement et le fit progresser d'autant plus rapidement"[3].

    Ces mots d'Engels disent le retentissement national des thèses de Luther. Elles eurent un impact sur les paysans qui seront appelés "luthériens" par le camp conservateur-catholique. A l'exception de sa partie nord, toute l'Allemagne fut touchée, la Suisse alémanique également.

    Luther est alors résolument fâché contre l’Église de Rome.

"Si le déchaînement de leur furie devait continuer, écrivait-il en parlant des prêtres romains, il me semble qu'il n'y aurait certes meilleur moyen et remède pour le faire cesser que de voir les rois et les princes intervenir par la violence, attaquer cette engeance néfaste qui empoisonne le monde et mettre fin à leur entreprise par les armes et non par la parole. De même que nous châtions les voleurs par la corde, les assassins par l'épée, les hérétiques par le feu, pourquoi n'attaquons-nous pas plutôt ces néfastes professeurs de ruine, les papes, les cardinaux, les évêques et toute la horde de la Sodome romaine, avec toutes les armes dont nous disposons, et ne lavons-nous pas nos mains dans leur sang ? ".

Ensuite

    Mais l’ampleur du mouvement révolutionnaire surprend Luther qui se demande si le vent qu’il a semé n’a pas déclenché la tempête.

"Je ne suis pas pour que l’on gagne la cause de l’Évangile par la violence et les effusions de sang. C’est par la parole que le monde a été vaincu, c’est par la parole que l’Église s’est maintenue, c’est par la parole qu’elle sera remise en état, et de même que l’Antéchrist s’en est emparé sans violence, il tombera aussi sans violence ".

    Il faut entendre "parole" au sens de la Bible qui dit "au commencement était le Verbe" (L’Esprit saint). Mais ces mots de Luther ne caractérisent-ils pas l’essence même de "l’Idéologie allemande" stigmatisée par Marx et Engels ? La force de l’idée pure peut, à elle seule, transformer le monde ? Les idéalistes disent oui.

 Enfin, le fanatisme réactionnaire

    Luther ne décolère plus face aux paysans révoltés.

"Il faut les mettre en pièces, les étrangler, les égorger, en secret et publiquement, comme on abat des chiens enragés ! s'écria Luther. C'est pourquoi, mes chers seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les, libérez ici, sauvez là ! Si vous tombez dans la lutte, vous n'aurez jamais de mort plus sainte ! "

    Paroles suivies d’effets : les Paysans furent massacrés. Effets immédiats et à long terme. Nous en reparlerons.

 La nation allemande, l'élection, son prophète.

     Évoquant ses célèbres "discours à la nation allemande", on a pu dire que "Fichte est un Allemand qui s'adresse aux Allemands dans une situation de crise". Pour sortir de la crise napoléonienne, (1808), Fichte fait appel à la germanité, à l'esprit allemand, au réflexe national de ses compatriotes. En réalité, Fichte s’est inspiré de l’acte fondateur de Luther. Luther, qui lança son célèbre "appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande" en 1520.   Il faut noter que ce texte est, en réalité, destiné à la classe dirigeante au sens étroit : l’Empereur et la noblesse. Luther signe une adresse à Sa sérénissime et Toute-puissante Majesté l’Empereur et à la noblesse chrétienne de la Nation allemande, on sent déjà poindre sa mentalité "lèche-bottes" dont parlera Engels. Il n’y a là rien d’universel, rien de valable pour toute l’humanité.

    Luther y évoque moult fois le thème de Babylone. L'Allemagne est captive de Rome. A l'inverse des flux financiers qui s'évadent d'Allemagne pour enrichir le pape et sa Curie, il faut se réapproprier la richesse produite, la recentrer sur la mère-patrie. Qui peut parler ainsi sinon un prophète ? Luther prête sa bouche au verbe de Dieu. C'est après avoir vu la Rome des papes que Luther est inspiré par l'Esprit Saint. Il a vu dans Rome "la chaire de pestilence, (…), la Babylone maudite, la Grande Prostituée, rote Hur von Babylonien ! – la rouge prostituée de Babylone – ". Les papes et leurs créatures gaspillent, à Rome, l'argent qu'ils extirpent du peuple allemand martyr. Pour Luther, ce dernier est prisonnier comme autrefois le peuple juif chez Nabuchodonosor ; le parallèle induit la comparaison et, mieux que cela, la substitution : l'Allemand est le nouveau peuple élu et Luther est son prophète. Le leader trouve un soutien puissant chez les nobles et particulièrement la petite noblesse libre, enracinée localement mais historiquement condamnée par les progrès des Princes territoriaux et ceux de l'économie marchande cosmopolite. Ulrich von Hutten, par exemple, vole au secours de Luther menacé des foudres pontificales "ce n'est pas de Luther qu'il s'agit, c'est de nous tous ; le pape ne tire pas le glaive contre un seul, il nous attaque tous. Souvenez-vous que vous êtes des Germains !". La révolution luthérienne, si révolution il y a, est d'abord une révolution nationale. Et Luther d'être honoré du titre de Père de la Patrie. Mais on touche là une limite essentielle : Luther abandonne la catholicité (du grec Katholicos = universel), renonce au latin (langue universelle mais langue-écran entre le fidèle et Dieu) pour ne s'adresser qu'à l'Allemagne. "A l’Allemagne seule ? Même pas, à la Saxe luthérienne"[4]. L'historien Jacques Pirenne n'est pas tendre non plus avec ce qu'il considère être une régression.

    En juxtaposant ses propres paroles (traduites et citées dans ses Mémoires par Jules Michelet), on peut faire tenir à Luther le discours suivant :

"Quel horrible spectre de la colère de Dieu que ce règne abominable de l'Anti-Christ, (…), il ne s'en trouve pas un qui fasse de soi un rempart à la maison d'Israël, (…)" mais "c'est (le) plaisir de Dieu d'abaisser les Pharaons superbes et endurcis, (…), je suis arrivé à mon Sinaï, (…), en mon désert (…) mais de ce Sinaï je ferai une Sion, (…), ne dirait-on pas que le duc Georges de Saxe ne connaît pas de supérieur . Où s'arrêtera la superbe de ce Moab ?"[5].

    Le lecteur attentif aura reconnu un revival de l'histoire sainte. L'identification à Moïse est patente. Dieu parle par l'organe vocal de Luther. Aussi ce dernier ne peut retirer des paroles qui ne sont pas les siennes, mais celles de Dieu : "je fus appelé par les évêques (à la diète de Worms) pour que je me rétractasse. Je leur dis : la parole de Dieu n'est point ma parole ; c'est pourquoi je ne puis l'abandonner". Et quel est donc le peuple que guide le nouveau Moïse ? "En mon désert", dit-il, "j'ai publié un traité en allemand sur la confession, le psaume LXVII en allemand, le cantique de Marie expliqué en allemand, le psaume XXXVII de même, (…), j'ai sous presse un commentaire en allemand des épîtres et évangiles de l'année, (…), je suis né pour mes Allemands et je veux les servir (…)"[6]. "Il" s'adresse ou bien est-ce Dieu qui s'adresse aux Allemands via l'intercession de Martin ? "Je ne connais pas Luther" dit-il en parlant de lui à la troisième personne- "ni ne veux le connaître. Ce que je prêche n'est pas de lui mais de Christ" (Febvre, 164).

    En lançant un appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande, le nouveau prophète cible parfaitement son objectif et, pour accroître l'efficacité de son acte, il écrit en langue allemande, rejetant le latin, langue des clercs. Se posant comme le continuateur des hussites, Luther se dresse contre le pouvoir universel du pape et mêle la foi à l'idée nationale (J. Pirenne, 406).

    La foi ! Mot-clé de la doctrine luthérienne, "(…) c'est la foi qui fait de nous des maîtres (Herren [7]), (…), j'irais jusqu'à dire que par la foi nous devenons des dieux". Selon Lucien Febvre, Luther se tourne vers l'Ancien Testament pour trouver une arme, un argumentaire contre les paysans en révolution qui avaient pris les paroles de Luther au pied de la lettre. "Pour les têtes dures, pour les gaillards grossiers, il faut avoir recours à Moïse et à sa loi, à Maître Jean le bourreau, JPR- et à ses verges. (…). Il est défendu de demander pourquoi Dieu nous ordonne ceci et cela ; il faut obéir sans phrases" (L. Febvre, 187). Mais il y a une raison plus profonde à cette dilection protestante pour l'Ancien Testament, raison qui relève du principe de l'élection. "Dans l'Ancien Testament –jusqu'à l'époque de l'Exil- la religion juive possède un caractère essentiellement national qui correspondait très exactement à la notion de la religion nationale que le luthérianisme avait adaptée à la structure sociale, d'origine tribale, de l'Allemagne. L'influence de l'Ancien Testament ne pouvait que renforcer la conception, nécessairement engendrée par le caractère national de la religion, la conception du peuple "élu", idée qui domine l'histoire juive comme elle sera à la base de l'hégélianisme et de la thèse du Herrenvolk" (J. Pirenne) [8].

    Ce thème de l'élection, c'est-à-dire du choix porté par Dieu sur un peuple qui devient son peuple, était présent avant Luther, chez un humaniste comme Mutian (1471-1526) qui "disait qu'avant le Christ, les Hébreux, les Grecs et les Germains avaient reçu au même titre la Révélation divine" (E. Vermeil). Ce thème sera encore plus présent après le Réformateur et l'on peut dire que c'est l'un des éléments principaux de son héritage dans lequel se fond aussi bien la musique. Les compositeurs luthériens touchent au sommet –que l’on pense à Bach et sa famille). Edmond Vermeil s'émerveille : "dans la solennité classique, mais sublime, de ces chefs-d'œuvre s'exprime un aspect essentiel du génie allemand. Et n'est-ce pas l'Allemagne elle-même qui se retrouve dans le destin et l'espérance messianique du peuple hébreu ? ".

 Le rôle de l’État

     Après la Guerre des paysans, après le martyr de Thomas Münzer, après les mouvements anabaptistes expression d'un communisme primitif, Luther changea totalement son fusil d'épaule et apporta un soutien total et entier au pouvoir des princes. Luther se range derrière la protection de ces derniers qui lui offrent le gîte et le couvert et fait appel à leur force de coercition. Ainsi dans sa controverse avec Carlostad, il le convoque à venir s'expliquer et "s'il ne vient pas, nous l'accuserons auprès du prince (14 mars 1524)". Totale contradiction avec ce qu’il a dit par ailleurs : "Je ne suis pas pour que l'on gagne la cause de l'Évangile par la violence et les effusions de sang". Et un peu plus tard "quant au duc Jean-Frédéric [9] (...) je lui ai signalé les attentats et l'ambition perverse de Carlostad. Car "il n’y a pas à plaisanter avec Herr omnes ; c’est pourquoi Dieu a constitué des autorités ; car il veut qu’il y ait de l'ordre ici-bas"[10]. Luther reste ici en parfaite continuité avec Rome qui n’a cessé de proclamer que "toute autorité est légitime" reprenant les immortels propos de l’Apôtre Paul. 

    On note cette idée très importante : le pouvoir laïc peut intervenir dans les controverses religieuses et dire le droit canon. Conséquences incalculables.

«Nécessité faisant loi, (Luther) confia (à ses protecteurs) la charge de veiller à la propagation de 1’Evangile. En leur donnant cette responsabilité, il entendait s'adresser en chacun d'eux, non au seigneur mais au chrétien conscient de ses devoirs, semblable au frère aîné qui, par amour, se dévoue pour ses frères cadets. Aussi belles qu'en pussent être les justifications, la décision de recourir aux autorités civiles pour assurer la prédication du message évangélique eut de graves conséquences. (...). La Réforme qui, avant 1525, était un «mouvement populaire spontané» qui se développait selon ses énergies propres devint, à la suite de la guerre des paysans, l'affaire des princes ou, dans le sud et dans le sud-ouest, l'affaire des villes. (...). »[11].

    Ainsi, Luther et ses disciples finirent pas admettre qu'il appartenait au prince, du fait de sa mission divine, de se substituer à l'épiscopat et de faire régner l'ordre et la discipline dans son Église. Fut un temps où on appela cela le césaro-papisme. Le prince est à fois césar (= souverain politique) et pape (= chef de l’Église de son territoire). Le prince organise le culte, exerce la censure, choisit et rémunère les pasteurs et évêques, protège la foi, "n’ayant d'autre juge que sa conscience et de responsabilité que devant Dieu " (J. Droz).

    L’État, dans chaque principauté luthérienne, se trouve ainsi considérablement renforcé : d'une part il s'est enrichi de tous les biens du clergé (biens fonciers et immobiliers des évêchés catholiques et des ordres réguliers), d'autre part, il dispose de l'outil religieux pour diriger les consciences. L'idée va se répandre que l’État luthérien, au service de la foi en Dieu, est une chose indépendante du temporel, des contingences, des classes... A part les Habsbourg et les ducs de Bavière, catholiques fervents, tous les princes allemands étaient prêts à accommoder leur foi à leurs intérêts et à adopter la Réforme de l’Église qui leur permettait de s’emparer de ses biens. "Si l’on veut réduire les causes du progrès de la Réforme à des principes simples, a écrit le roi de Prusse Frédéric II, compétent en la matière, on verra qu’en Allemagne, ce fut l’ouvrage de l’intérêt"[12].

 L’Église luthérienne

 Cet État princier, légitimé comme arbitre des questions théologiques, dispose, avec l’Église "visible" d’un outil matériel qui aggrave sa domination.

Ecclésiologie.

    "II n'y a qu'une confession luthérienne, la Confession d'Augsbourg ; mais il y a autant d’Églises luthériennes qu'il y a de principautés ou de villes libres, qui ont adopté la Confession d'Augsbourg... Une Église luthérienne est une Église d’État, organisée dans l’État par le prince (ou par le magistrat d'une ville libre dans cette ville) et qui reconnaît l'autorité du prince, non seulement au temporel, mais également dans le domaine de la discipline et du culte", ce qui fait dire à H. Hauser qu’ "on ne saurait mieux dire que le prince est au moins une sorte d'évêque, pourvu du droit épiscopal "jus episcopale".[13]

    Luther garde la fonction épiscopale dans son ecclésiologie et la place sous l'autorité du Prince. L’Église luthérienne d'après Strohl, historien des religions, luthérien lui-même :

"Les questions de doctrine, de liturgie et de discipline ont été réglées par des ordonnances ecclésiastiques élaborées avec le concours de théologiens mais promulguées au nom de l'autorité civile". Pour ce faire, le seigneur luthérien s'adjoint un surintendant, généralement un pasteur au charisme suffisant pour être accepté par les autres pasteurs. Mais le seigneur demeure chef de l’Église.

D’après Richard STAUFFER dans La Réforme, (pp 35-36) :

"Les princes acquis à la Réforme retinrent une suggestion de Luther : ils recoururent aux inspections pour faire triompher l'idéal évangélique dans leurs États. S'inspirant des visites que les évêques sont tenus de faire dans les paroisses de leurs diocèses, le système était simple, le prince - ou le Magistrat lorsqu'il s'agissait d'une ville libre - désignait une commission de visiteurs, formée de théologiens et de Juristes, chargée d'examiner les pasteurs dans le domaine de la foi et des mœurs".

 

Le principe d’autorité et ses dérives

Voici quelques extraits du livre de Strohl qui montrent ce que l’autoritarisme luthérien contenait en lui de dangereux :

"la discipline ecclésiastique, si chère à Bucer, devait être pratiquée avec sérieux. Si les exhortations des pasteurs et des anciens - nommés jusqu'aujourd'hui "censeurs" - étaient restées sans effet, les indisciplinés devaient être censurés devant l'autel en présence de toute la communauté"(…)"A l'occasion du jubilé de la Réforme en l617, l'ordonnance ecclésiastique de 1576 (où les principes de Bucer étaient à l'honneur) fut élargie et complétée par des mesures policières. Tous les cas d'immoralité étaient sévèrement punis. L’assistance aux prêches était rendue aussi obligatoire pour les adultes que la fréquentation de l'école pour les enfants. Ceux qui ne manifesteraient pas assez de respect pour la Cène en allant au cabaret au sortir de l'église étaient menacés d'emprisonnement. Comme tous ces principes étaient aussi admis par les réformés, les autorités exigèrent que tous les "usages" des luthériens et des réformés (calvinistes, JPR) fussent rendus conformes, nonobstant les différences de doctrine"[14].

"on était réadmis à la Cène (après une exclusion pour indiscipline) qu'après avoir reçu solennellement l'absolution devant l'autel en présence des délégués chargés de veiller à la discipline. Pour entretenir la vigilance, un service d'humiliation et de pénitence devait être organisé une fois par mois (...). Chacun devait s'imposer des règles de sobriété. Pour éviter tout abus, toutes les auberges devaient être fermées au moment du couvre-feu".

Partout, aussi bien, l’ambiance était à l’autorité :

 « Comme à Zurich, le début de la réforme cultuelle à Mulhouse fut suivi par une ordonnance disciplinaire destinée à réprimer tout genre de désordres indignes d’une cité chrétienne, l’abus du jeu et de la boisson, l’inconduite, les jurons, etc.… » (p141).

    Il en allait toujours de même à la fin du XIX° siècle, mais cette fois avec un rôle plus politique (se rappeler aussi le film Le ruban blanc). J’aurais l’occasion d’y revenir.


[1] Michèle et Jean DUMA, Martin Luther dans son temps, L’Humanité, numéro du 9 novembre 1983.

[2] Le mot est d’Engels, La guerre des paysans allemands.

[3] F. ENGELS, "La guerre des paysans allemands", (chapitre IV).

[4] Lucien FEBVRE, "Martin Luther".

[5] Les Moabites sont un autre ennemi traditionnel d'Israël, au cœur de la Terre promise et donc à éliminer. Mémoires de LUTHER, reconstituées par Jules MICHELET ; Mercure de France, respectivement pp. 119, 123-124, 244, 124, 244 et 241.

[6] Mémoires, pp. 119-120.

[7] Mot que certains traduisent également par "seigneurs".

[8] Herrenvolk ou peuple des seigneurs, vocable ultérieurement hitlérien.

[9] Grand protecteur de Luther, comte-palatin de Saxe, électeur d'Empire.

[10] Mémoires de Luther, page 166 et pp. 168-169. Herr omnes, c'est «Monsieur-tout-le-monde», l'Allemand moyen comme on parle du Français moyen.

[11] Richard STAUFFER, La Réforme, c’est moi qui souligne.

[12] Cité par Jacques PIRENNE, Les grands courants de l’histoire…,

[13] H. HAUSER, naissance…, pp. 86-87.

[14] H. STROHL, page 133. (Début du XVII° siècle).

500 ans de Luthéranisme : 1ère partie, la Guerre des Paysans (carte générale)

publié le 4 nov. 2016 à 08:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 févr. 2017 à 09:14 ]


"Une des internées de la Tour de Constance[1], lors de la persécution, avait gravé sur le mur ce seul mot : «résister». Nous sommes bien loin ici de la docilité politique de tels disciples allemands de Luther, et l'on sait du reste combien notre maquis méridional a contenu de «résistants » huguenots".

André Siegfried (1951).

 

    Je mets en exergue ce texte d’A. Siegfried, qui était de confession protestante, et qui a surtout une immense légitimité universitaire et intellectuelle, texte écrit après le seconde guerre mondiale durant laquelle on a vu les régions à majorité luthérienne soutenir le führer sans trop sourciller, loin de là, je le mets en exergue pour mettre l’accent sur l’héritage le plus lourd du luthéranisme, héritage qui risque fort, en ces période de rapprochement œcuménique, d’être occulté.

Je vais commémorer cette réforme luthérienne (qui démarre en 1517) en la replaçant dans son contexte le plus large.

1.      La Guerre des Paysans en Alsace et ailleurs.

2.      Une étape du communisme primitif : Münzer, les Anabaptistes.

3.     Lollards et anabaptistes en Angleterre.

4.      Martin Luther.

5.      La philosophie sociale de Luther. (déjà publié, ce texte prend sa place dans la commémoration).

 

    Le Saint empire romain germanique est le lieu d’éclosion des guerres révolutionnaires des paysans qui précédèrent puis accompagnèrent la Réforme luthérienne. Sans Luther pas de Zwingli à Zurich, de Bucer à Strasbourg ; sans doute aussi pas de Calvin à Genève. Le succès de Luther - outre le fait qu’il s’effectue par le massacre des bandes paysannes - présente un aspect contradictoire : plusieurs États allemands échappent définitivement à l’autorité papale (c’est le second grand affaiblissement du système catholique romain après le schisme orthodoxe) et le pluralisme religieux affaiblit le pouvoir de l’empereur Habsbourg catholique. Il y a donc bel et bien sortie du Moyen-âge. Mais les Princes territoriaux[2] sont les grands vainqueurs de cette crise tellurique et le luthéranisme leur donne toute liberté pour asseoir leur autorité sur le principe d’obéissance, très proche du droit divin. Autrement dit, si l’hétéronomie est affaiblie, on ne peut pas dire que l’autonomie sorte très renforcée.

 

LA GUERRE DES PAYSANS : EN ALSACE ET AILLEURS…

 

   Guerre des Paysans Freyheit 1525.jpg Le processus révolutionnaire en Allemagne débute avec la Guerre des paysans et la réforme luthérienne (1517). Si le caractère révolutionnaire de cette dernière est discutable et nous en parlerons, la remise en cause de la féodalité par les paysans et – dans certaines limites – par la bourgeoisie des villes est, en revanche indiscutable. On peut l'évoquer en présentant le cas alsacien, l'Alsace étant, à cette époque, partie intégrante du Saint Empire romain germanique[3] et aujourd’hui, une de nos belles provinces françaises où, malheureusement, le Front National prospère.Sur le drapeau porté par ce paysan, on peut lire Freiheit = liberté !

 

Les institutions médiévales en Alsace au début du XVI° siècle.

    L'Empereur allemand est représenté par deux baillis (à Haguenau et à Ribeaupierre). Le duc de Lorraine est un grand seigneur territorial, il a des possessions en Alsace comme, par exemple, les mines de Sainte-Marie-aux-Mines. La maison des Habsbourg – héritage de Charles Quint - est possessionnée en Haute-Alsace avec un gouverneur installé à Ensisheim, en Sundgau.

    L’Église catholique est omniprésente. Il y a d'abord l'évêque de Strasbourg qui réside non pas dans sa ville éponyme mais à Saverne depuis la révolution communaliste qui fit de la capitale alsacienne une république (XIII° siècle). Il y a ensuite les ordres monastiques qui sont présents partout et en grand nombre. Sélestat (5 à 6.000 habitants), par exemple, ne compte rien moins que cinq couvents. L’Église possède des richesses enviées dans le vignoble, grande richesse alsacienne à tous les points de vue, "moteur" de l'économie régionale et rhénane dès le Moyen Age selon le géographe J. Julliard. "La plus grande partie du vignoble et les plus belles vignes sont entre les mains de l’Église romaine. L'évêché de Strasbourg, un des plus riches de l'empire d'après les relevés de la Curie papale, et les grandes abbayes alsaciennes, l'abbaye de Fulda et le chapitre de la cathédrale de Constance, onze abbayes suisses et six abbayes d'outre-Vosges, etc., s'en partagent l'essentiel. Le reste du vignoble appartient à des seigneuries laïques ou à de riches bourgeois qui ont racheté des propriétés aux nobles démunis"[4].

    Un peu partout, l’Église est un "État dans l’État". Ainsi, pour ce qui concerne les conflits entre le bailleur-propriétaire (elle-même) et les preneurs (vignerons), ce sont des tribunaux ecclésiastiques qui sont compétents. L’Église, dans les limites de la ville de Strasbourg pour prendre cet exemple, comprend sept paroisses et quatre chapitres dont les personnels dépendent de la chancellerie épiscopale de Saverne. Ses membres ne paient ni impôts, ni taxes à la ville, ne participent pas aux corvées et ne sont pas justiciables devant les tribunaux laïcs. Les nombreux couvents quant à eux relèvent de leur ordre respectif et point du Magistrat[5] municipal. Institution coûteuse, l’Église prive la ville de rentrées d'argent qui lui sont dues, taxe la population sous les prétextes les plus divers (outre la très substantielle dîme) et transfère à Rome des sommes fabuleuses. "Ainsi il fallut, dit-on, au cardinal Peraudi 60 chariots pour transporter à Rome en l'an 1500 les sacs d'argent provenant de la vente des indulgences à Strasbourg"[6].

    Ces flux financiers qui vident l'Allemagne de sa substance ont été dénoncés, à l'échelle nationale, par Luther lui-même. "J'estime que l'Allemagne donne maintenant bien plus au Pape que jadis aux Empereurs. Certains prétendent même qu'annuellement plus de trois fois cent mille florins quittent l'Allemagne pour Rome en pure perte et pour rien, en échange nous ne recueillons que railleries et affronts (…)". Luther dénonce la prolifération d'une bureaucratie inutile à Rome, pire une bureaucratie exploiteuse, oisive, raffinée, débauchée, vivant des prélèvements sur la laborieuse Allemagne. "Tous guettent les prébendes et les bénéfices d'Allemagne comme le loup guette les brebis. (…) C'est maintenant un tel foisonnement ! et un tel fourmillement — tout à Rome et ailleurs se vantant d'appartenir au Pape — qu'on n'a jamais rien vu de pareil, même à Babylone. A eux seuls, les secrétaires du Pape sont plus de trois mille"[7]. On aura relevé la référence à Babylone, la grande prostituée (sic) : il faut libérer l'Allemagne élue de Dieu de cette captivité romaine.  

 Les forces révolutionnaires.

    Elles sont dans le sein de la paysannerie et au cœur des villes.

 Les paysans.

    Les paysans, par leur labeur, sont les principaux contributeurs à la richesse créée et par conséquent aux prélèvements qui appauvrissent l'Allemagne et, ici, l'Alsace et les pays mosellans. Les tentatives révolutionnaires n'ont pas manqué au XV° siècle, bien avant l'irruption luthérienne. Jean le joueur de fifre, leader d'une révolution (1476), est venu prêcher en Alsace. Il appelle à l'ascétisme et au pèlerinage de la Vierge à Niklashausen. Il prône la disparition des hiérarchies et la fraternité des hommes, l'égalité, la fin des impôts, la rémunération de tous par leur seul travail. En 1493, il y eut création, en Alsace, d'une ligue secrète de paysans et de plébéiens. Cette ligue demande la fin de l'usure (taux d’intérêt trop élevés) et de ceux qui en profitent (juifs, couvents), la fin des impôts existants et le droit par le peuple commun de voter les nouveaux, la fin des tribunaux ecclésiastiques et impériaux et la désignation de tribunaux à jury populaire. La fin de la confession auriculaire. La ligue prend un drapeau : ce sera une étoffe portant le soulier à lacets des paysans, d'où son nom : bundschuh. C'est moins prestigieux que l'aigle impérial mais c'est moins prédateur et plus pacifique. La Ligue prend contact avec les Suisses dont le prestige est grand après leur lutte victorieuse contre les Habsbourg et leur démocratie communale. En 1502 et en 1517, avant la Guerre des Paysans de 1525, il y eut deux autres bundschuh (c'est désormais le nom que les contemporains attribuent aux révolutions paysannes). En 1502, on réclame la confiscation des biens ecclésiastiques et leur partage entre les gens du peuple ainsi que l'immédiateté entre les paysans devenus libres et l'Empereur[8].

    Un évêque catholique allemand du XIX° siècle, historien de la Réforme, admet :"les paysans mécontents, insoumis ("les gens à gros souliers lacés de Souabe et d'Alsace", prolonge l’historien H. Hauser) n'eussent pas tardé à se soulever, même si Luther et ses disciples ne fussent jamais entrés en scène (c’est moi qui souligne, JPR)"[9].

 

Les villes.

    Les villes comme Strasbourg sont déjà des républiques bourgeoises à la veille de la révolution paysanne. Elles n'en désirent pas moins expulser/amoindrir les forces ecclésiastiques qu’elles accueillent derrière leur enceinte. On sait que les idées nouvelles s'expriment dans les cadres de la religion pratiquée et sont qualifiées d'hérésies par la hiérarchie. Dès le XIV° siècle, Strasbourg prête l'oreille au prédicateur Tauler (1300-1361) qui s'exprime en langue "vulgaire" et chez lequel on trouve des thèmes que reprendront et Luther et Thomas Müntzer. Strasbourg, par sa vie intellectuelle féconde, sera surnommée le "nid des hérétiques"[10]. Le prédicateur de sa Cathédrale, Geiler de Kaysersberg, par ses critiques des abus de l’Église alsacienne, la "chasse aux bénéfices" qu'il stigmatise, sa critique de la vie monastique, aurait pu écrire "l'éloge de la folie". Enfin Strasbourg est la capitale du réformateur Bucer (1491-1551). Bucer remplace la hiérarchie épiscopale par un conseil des Anciens – presbyterium – ce qui va dans le sens des souhaits de la bourgeoisie de s'approprier la direction du culte.

    Ainsi, la Réforme religieuse de Luther apparaît davantage comme une conséquence d’une situation de crise - tant à la ville qu’à la campagne - que la cause des bouleversements du XVI° siècle.

    F. Engels résume de cette manière la situation politique dans les années 1520’. Il distingue trois "partis":

"Tandis que le premier des trois grands camps entre lesquels se divisait la nation, le camp conservateur-catholique, groupait tous les éléments intéressés au maintien de l'ordre existant : pouvoir d'Empire, clergé et une partie des princes séculiers, noblesse riche, prélats et patriciat des villes, sous la bannière de la Réforme luthérienne bourgeoise-modérée se rassemblent les éléments possédants de l'opposition, la masse de la petite noblesse, la bourgeoisie, et même une partie des princes séculiers, qui espéraient s'enrichir par la confiscation des biens de l'Église et voulaient profiter de l'occasion pour conquérir une indépendance plus grande à l'égard de l'Empire. Enfin, les paysans et les plébéiens constituaient le parti révolutionnaire, dont les revendications et les doctrines furent exprimées avec le plus d'acuité par Thomas Münzer "[11].

    Nous aurons à reparler de Thomas Münzer, révolutionnaire authentique.

 

La révolution en Alsace

    Historien du protestantisme alsacien, Strohl parle de l’ancien régime pour la période antérieure à la Réforme.[12] C’est sans doute exagéré et cela vaut surtout pour la vie religieuse. Néanmoins, le mot dit bien l’ampleur des changements quand on sait la place que tenaient la foi et l’Église catholique dans la vie de chacun ou dans celle des collectivités.

    C'est dès 1524 que la bourgeoisie strasbourgeoise s'attaque à l’Église romaine, après une émeute visant un prédicateur anti-luthérien et les prieurs des couvents, ses amis. Les clercs fuient Strasbourg. Le magistrat annonce alors qu'il nommera lui-même les prêtres communaux. L’Église de Rome devient donc "l’Église de Strasbourg"[13]. Les biens des couvents sont municipalisés et les fonds disponibles financeront l'assistance publique et l'enseignement (h. Le clergé est soumis aux mêmes impositions et charges que les autres citoyens. Notons que pour les paysans qui travaillent sur les terres des anciens couvents rien ne change : ils ont simplement un autre propriétaire. Ce qui agrandit le domaine de la république strasbourgeoise qui possédait déjà, hors les murs, plusieurs villages dont elle était le seigneur.

    A la campagne, c'est une traînée de poudre qui s'enflamme (avril 1525). Les hommes adultes prennent les armes dans (presque) chaque village. Ils se réunissent par "bandes" regroupant chacune des milliers d'hommes. L'une d'elles se dénommera "l'assemblée commune des frères en Jésus-Christ du Royaume de Bitche et Hanau à Neubourg dans le couvent". Dans le couvent ? On devine pourquoi : "Vous avez longtemps mangé à notre table" disent les paysans, "maintenant nous mangeons à la vôtre". Insolence révolutionnaire, toujours bienvenue. Il y aura cinq "bandes" en Alsace et une en Moselle. Elles élisent des régents qui se regrouperont pour constituer une sorte d'état-major général qui confie le commandement suprême à un leader d'envergure : Erasmus Gerber. L'armée paysanne est donc remarquablement structurée.

    Elle a une idéologie. Au "droit de l'Anti-Christ" (l'ordre seigneurial laïc ou ecclésiastique), elle oppose le "droit divin" basé sur l’Évangile et affirmant "l'égalité des enfants de Dieu". L'armée révolutionnaire alsacienne a un programme à l'exemple des paysans du reste de l'Allemagne. Ces derniers avaient établi un code en 14 articles, les Alsaciens optent pour 6 articles. Mais l'esprit est le même ; tous s'inspirant des revendications avancées lors des précédents bundschuh. Retenons cependant un des 14 articles qui demande "la réduction à cinq pour cent du taux maximum de l'intérêt", article qui montre des préoccupations monétaires à fleur de peau (et qui concernent toutes les Réformes de l’époque). Cette foi religieuse, cette discipline, l'élection des lieutenants par la troupe annoncent, plus d'un siècle avant, l'armée Nouveau modèle de Cromwell. E. Gerber innove fort intelligemment :

"Moi, Erasmus Gerber, capitaine général de l'assemblée chrétienne faisons savoir à tous et à chacun, qu'il soit haut placé ou humble, pauvre ou riche, que nous voulons et devons encore rester ensemble, en l'honneur de Dieu, ainsi que pour la consolation et l'aide aux pauvres et aux hommes du commun... Nous demandons amicalement et instamment que chaque bourg et village nous envoie des hommes, afin que ceux qui sont actuellement chez nous dans la bande puissent rentrer chez eux et s'occuper de leurs femmes, enfants et biens. Ceux-là resteront aussi chez nous huit jours, puis seront remplacés ainsi tous les huit jours, afin qu'à chacun il arrive la même chose qu'à l'autre... De même s'il devait y avoir de l'agitation dans le pays ou (qu'une armée ennemie) y vienne contre nous, les cloches doivent sonner partout, pour que nous gardions notre pays, si Dieu le veut. Nous vous demandons une réponse écrite".

    Par cette rotation hebdomadaire du service dans les bandes armées -cette noria dira-t-on plus tard -, le capitaine général assure la solidarité des hommes en armes et de leurs villages et crée les conditions d'une mobilisation générale de toute la population (G. Heumann dixit). Tout cela montre une population paysanne organisée, consciente, déterminée. Et pourtant en 1950, Strohl - doyen honoraire de la faculté protestante de l’université de Strasbourg - dans son ouvrage sur le protestantisme en Alsace, évoque "quelques bandes d’excités à commettre des actes de pillage et de destruction"[14]. La haine de classe survole les siècles.

 La répression

    II est vrai que les paysans alsaciens et mosellans avaient affaire à forte partie. Étaient coalisés contre eux (liste non limitative) les princes-électeurs du Palatinat et de Trêves, le duc de Lorraine, le Margrave de Bade, les comtes de Bitche et de Hanau, l’Église romaine, la ville de Strasbourg et dix autres villes impériales... Un des grands faits de la Guerre des paysans d’Alsace et de Lorraine a été le siège de Saverne - résidence épiscopale - que les insurgés avaient occupée. La répression fut organisée par la coalition dirigée par le bailli de Basse-Alsace (représentant de l’Empereur), secondée par le chapitre de la cathédrale et le Conseil de Strasbourg qui appellent à l’aide le duc de Lorraine (17 mai 1525, 20.000 assassinés). Cet exemple alsacien peut être, là encore, généralisé à toute l'Allemagne méridionale et moyenne. On relèvera le double jeu des bourgeoisies urbaines qui, révolutionnaires au départ - pour s'emparer des fortunes ecclésiastiques - rejoignent le combat contre-révolutionnaire pour anéantir le mouvement paysan : Strasbourg est le cas le plus net.

    Dans la chronique pour l'année 1525 des dominicains de Guebwiller - Peu suspects de sympathie pour la cause paysanne (Gautier Heumann)-, on peut lire : "les nobles d’Ensisheim ont été bien tyranniques. Ils firent enlever les pauvres gens dans les villages ; Amenés à Ensisheim, (capitale du Sundgau autrichien), on leur tranchait la tête, (…). Beaucoup de prêtres furent pendus aux arbres. (...). En vérité, on a érigé un sanglant abattoir (...)". Le bailli de Basse-Alsace peut écrire "grâce à Dieu et à l'aide fidèle du duc de Lorraine, trente mille paysans, rebelles ont été tués". La répression sauvage des paysans après leur défaite de Saverne est restée longtemps célèbre. Mais il en fut de même dans toute l'Allemagne. "Les seigneurs, dit l'un d'eux, jouaient aux boules, à leur tour, avec des têtes de paysans" (Lucien Febvre).

    La position de Luther face aux paysans révoltés ne cesse d’évoluer. Pour terminer par le plus abominable des comportements :

"Il faut les mettre en pièces, les étrangler, les égorger, en secret et publiquement, comme on abat des chiens enragés ! (…) C'est pourquoi, mes chers seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les, libérez ici, sauvez là ! Si vous tombez dans la lutte, vous n'aurez jamais de mort plus sainte ! "

Nous y reviendrons.

     Quel fut l’avenir politique de la Guerre des paysans ? Nos paysans n’ont pas donné suite à leurs luttes révolutionnaires. L’Alsace, la Lorraine, tout le sud de l’Allemagne sont devenus des régions sages, conservatrices.

« Les paysans du pays de Hanau » nous dit Strohl « devaient prouver qu'ils avaient été sincères en déclarant, en 1525, qu'ils resteraient volontiers soumis à des autorités qui se préoccuperaient de leur faire prêcher l’Évangile comme l'avaient fait celles de Strasbourg » et ce théologien de nous fournir une explication quasi ethnique, aux relents pétainistes, « mais il s'agissait d'une solide race paysanne, réservée, mais fidèle une fois qu'elle s'est donnée à une cause ».

    La terre ne ment pas, c’est bien connu. Toujours est-il qu’en effet, cette fidélité va se confirmer de siècle en siècle, avec des conséquences politiques non dénuées d’ambigüité.

addendum : textes

     Je vais citer de courts extraits de la proclamation des paysans de Souabe, pour en montrer la modération d’abord, pour mieux comprendre la contradiction de Luther ensuite.

Les douze articles des paysans de la Souabe (20 mars 1525)

    « (…). Il résulte clairement de là que les paysans qui, dans leurs articles, demandent un tel Évangile pour leur doctrine et pour leur vie ne peuvent être appelés désobéissants ni révoltés. Si Dieu nous appelle et nous presse de vivre selon sa parole, s'il veut nous écouter, qui blâmera la volonté de Dieu, qui pourra s'attaquer à son jugement, et lutter contre ce qu'il lui plaît de faire? II a bien entendu les enfants d'Israël qui criaient à lui, il les a délivrés de la main de Pharaon (Exode, 3 verset 7 [13], JPR). Ne peut-il pas encore aujourd'hui sauver les siens ? Oui, il les sauvera, et bientôt ! Lis donc les articles suivants, lecteur chrétien; lis-les avec soin, et juge.».

    Suivent les articles :

    « I. En premier lieu, c'est notre humble demande et prière à nous tous, c'est notre volonté unanime, que désormais nous ayons le pouvoir et le droit d'élire et choisir nous-mêmes un pasteur; que nous ayons aussi le pouvoir de le déposer s’il se conduit comme il ne convient point. (…)…

    « II. Puisque la dîme légitime est établie dans l'Ancien-Testament (que le Nouveau a confirmé en tout), nous voulons payer la dîme légitime du grain, toutefois de la manière convenable... Nous sommes désormais dans la volonté que les prud'hommes établis par une commune reçoivent et rassemblent cette dîme ; qu'ils fournissent au pasteur élu par toute une commune de quoi l'entretenir lui et les siens suffisamment et convenablement, après que la commune en aura connu, et ce qui restera, on doit en user pour soulager les pauvres qui se trouvent dans le même village. (…). Pour ce qui est de la petite dîme et de la dîme du sang (du bétail), nous ne l'acquitterons en aucune façon : car Dieu le Seigneur a créé les animaux pour être librement à l'usage de l'homme. Nous estimons cette dîme une dîme illégitime, inventée par les hommes; c'est pourquoi nous cesserons la payer ».

    Dans leur IIIe article, les paysans déclarent ne pas vouloir être traités comme la propriété de leurs Seigneurs, « car Jésus-Christ, par son sang précieux, a rachetés tous sans exception, le pâtre à l'égal l'Empereur.» Ils veulent être libres, mais seulement selon l'Écriture, c'est-à-dire sans licence aucune et en reconnaissant l'autorité : car l'Evangile leur enseigne à être humbles et à obéir aux puissances «en toutes choses convenables et chrétiennes».

    « IV. Il est contraire à la justice et à la charité que les pauvres gens n'aient aucun droit au gibier, aux oiseaux et aux poissons des eaux courantes ; de même : qu'ils soient obligés de souffrir, sans rien dire, l'énorme dommage que font à leurs champs les bêtes des forêts ; (…), etc…

 Réponse de Luther, le Grand Réformateur

    Il s’agit, ici, de son Exhortation à la paix à propos des douze articles de la paysannerie souabe, Luther répond à la fois aux seigneurs à qui il recommande la sagesse et la mesure et aux paysans.

« (…) n’oubliez pas avant tout que Dieu punit celui qui invoque son nom en vain. Craignez sa colère. Qu'êtes-vous, et qu'est-ce que le monde ? Oubliez-vous qu'il est le Dieu tout-puissant et terrible, le Dieu du déluge, celui qui a foudroyé Sodome ? Or il est facile de voir que vous ne faites pas honneur à son nom. Dieu ne dit-il pas : Qui prend l'épée périra par l'épée ?[14] Et saint Paul : Que toute âme soit soumise à l'autorité en tout respect et honneur ? Comment pouvez-vous, après ces enseignements, prétendre encore que vous agissez d'après l'Évangile ? Prenez-y garde, un jugement terrible vous attend.

« Mais, dites-vous, l'autorité est mauvaise, intolérable, elle ne veut pas nous laisser l'Évangile, elle nous accable de charges hors de toute mesure, elle nous perd de corps et d'âme. A cela je réponds que la méchanceté et l'injustice de l'autorité n'excusent pas la révolte car il ne convient pas à tout homme de punir les méchants. En outre, le droit naturel dit que nul ne doit être juge en sa propre cause, ni se venger lui-même, car le proverbe dit vrai : Frapper qui frappe, ne vaut. Le droit divin nous enseigne même chose : La vengeance m'appartient, dit le Seigneur, c'est moi qui veux juger. Votre entreprise est donc contraire non seulement au droit selon la Bible et l'Évangile, mais aussi au droit naturel et à la simple équité. (…).

« Vous voyez la paille dans l'œil de l'autorité, mais vous ne voyez pas la poutre qui est dans le vôtre. L'autorité est injuste en ce qu'elle interdit l'Évangile et qu'elle vous accable de charges; mais combien êtes-vous plus injustes, vous qui … foulez aux pieds (la parole de Dieu) ?

« Et comment ne voyez-vous donc pas, mes amis que si votre doctrine était vraie, il n'y aurait plus sur la terre ni autorité, ni ordre, ni justice d'aucune espèce ? Chacun serait son juge à soi ; l'on ne verrait que meurtre, désolation et brigandage.

« Que feriez-vous, si dans votre troupe, chacun voulait également être indépendant, se faire justice se venger lui-même ? Le souffririez-vous ? Ne diriez-vous pas que c'est aux supérieurs de juger ?

NB. On se demande si le Grand réformateur a bien lu le texte des paysans. Ceux-ci sont pour la démocratie représentative - revoyez leur article I - avec un pasteur élu détenteur de l’autorité communale mais, en plus, les paysans expriment, in fine, une soumission totale aux puissances (article III résumé par J. Michelet). Ils sont aussi pour le referendum révocatoire : droit de déposer le pasteur si celui-ci faillit. C’est la révolution citoyenne de Evo Morales en Bolivie, mais c’est une autre histoire, quoique…

 Retour à la diatribe de Luther.

«Mais passons maintenant au droit évangélique. Jésus-Christ ne dit-il pas (saint Mathieu V) : Ne résistez pas à celui qui vous fait du mal; si quelqu'un te frappe à la joue droite, présente aussi l'autre... L'entendez-vous, chrétiens rassemblés ? Comment faites-vous rimer votre conduite avec ce précepte ? Si vous ne savez pas souffrir, comme le demande notre Seigneur, dépouillez vite son nom vous n'en êtes pas dignes ; souffrir, la croix, la croix, voilà la loi qu'enseigne le Christ, il n'y en a point d'autres...

« Autre exemple : Jésus-Christ lui-même attaché à la croix, que fait-il ? Ne prie-t-il pas pour ses persécuteurs, ne dit-il pas : O mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ? Et Jésus-Christ ne fut-il pas cependant glorifié après avoir souffert, son royaume n'a-t-il pas prévalu et triomphé ? De même Dieu vous aiderait, si vous saviez souffrir comme il le demande.

«  J’ai toujours prêché l'obéissance à l'autorité, même à celle qui me persécutait ;

« Quelque justes que puissent être vos demandes, il ne convient pas au chrétien de combattre ni d'employer la violence : nous devons souffrir l'injustice, telle est notre loi (I Corinth. VI).

«  Les chrétiens ne combattent pas avec les épées ni les arquebuses, mais avec la croix et la patience, de même que leur général Jésus-Christ ne manie pas l’épée, mais se laisse attacher à la croix. Leur triomphe ne consiste pas dans la domination et le pouvoir, mais dans la soumission et l'humilité. Les armes de notre chevalerie n'ont pas d'efficacité corporelle, leur force est dans le Très-Haut.

 Et Luther tranche :

« Si vous persistiez à garder et prononcer sans cesse (le nom) de Christ, je ne pourrai que vous regarder, comme les ennemis et comme ceux de l'Évangile, à l'égal du pape et de l'Empereur. Or, sachez que dans ce cas je suis décidé à m'en remettre entièrement à Dieu, et l'implorer pour qu'il vous éclaire, qu'il soit contre vous et vous fasse échouer. ».

 Le Grand Réformateur revient sur les articles des paysans qui parlent de choses triviales :

« Il n'est pas vrai non plus que vos articles, comme vous l'annoncez dans votre préface, enseignent l’Évangile et lui soient conformes. Y en a-t-il un seul, entre les douze, qui renferme quelque point de doctrine évangélique? N'ont-ils pas tous uniquement pour objet d'affranchir vos personnes et vos biens ? Ne traitent-ils pas tous de choses temporelles ? (sic) Vous, vous convoitez le pouvoir et les biens de la terre, vous ne voulez souffrir aucun tort ; l'Évangile, au contraire, n’a nul souci de ces choses (on peut peut-être le lui reprocher, JPR), et place la vie extérieure dans la souffrance, l'injustice, la croix, la patience, le mépris de la vie, comme de toute affaire de ce monde. (…) Quant à vos articles sur le gibier, le bois, les services, le cens, etc., je les renvoie aux hommes de loi; il ne me convient pas d'en juger, mais je vous répète que le chrétien est un martyr, et qu'il n'a nul souci de toutes ces choses ». Cuistres de paysans qui osent parler de dîme, de droit de chasse et de pêche, de cens, de biens communaux...

 Quant à la question de la liberté du serf, Luther lance une réponse fondamentaliste :

« Réponse à l'article III. - Vous voulez appliquer à la chair la liberté chrétienne enseignée par l'Évangile. Abraham et les autres patriarches, ainsi que les prophètes, n'ont-ils pas aussi eu des serfs? Lisez saint Paul, l'empire de ce monde ne peut subsister sans l'inégalité des personnes ».

La Bible justifie donc l’esclavage. Fermez le ban !

à suivre : 500 ans de Luthéranisme : (2°partie) Le communisme primitif de Münzer et des Anabaptistes

P.S. : source de la carte : Maurice PIANZOLA, "Thomas MUNZER ou la guerre des Paysans", Club français du livre, 1958.


[1] Marie Durand, (1711-1776), protestante persécutée après la révocation de l’édit de Nantes, emprisonnée 38 ans dans cette tour d’ Aigues-Mortes. Citation extraite de Géographie électorale de l’Ardèche sous la III° république.

[2] Appelés ainsi parce qu’ils possèdent de vastes superficies (Prusse, Saxe, Hanovre, Bavière…) par opposition aux Cités-États comme Cologne, Brême, Francfort, Strasbourg… Villes qui étaient de micro-États comme Singapour aujourd’hui. L’Empire a compté plus de 360 États et n’était qu’une lâche confédération.

[3] C'est en 1648 que l'Alsace sera intégrée au royaume de France (traités de Westphalie) et – pour la ville de Strasbourg - en 1681.

[4] Gautier HEUMANN, "La guerre des paysans d'Alsace et de Moselle, avril-mai 1525".

[5] En Europe centrale, c’est ainsi que l’on dénomme la municipalité des villes-États.

[6] G. HEUMANN, op. cité.

[7] Martin LUTHER, "A la noblesse chrétienne de la nation allemande".

[8] "Immédiateté", c’est-à-dire disparition de l’échelon, de l’écran seigneurial.

[9] Cité par Henri HAUSER, "La naissance du protestantisme", 1962.

[10] Ketsernest en allemand. Cf. G. HEUMANN, op. cité.

[11] F. ENGELS, La guerre des paysans allemands.

[12] "La réforme que les tenants de l’ancien régime rendaient responsables de tous les excès des paysans" (p. 102, reprise p.131, etc.…) Henri STROHL, "le protestantisme en Alsace", Éditions Oberlin, Strasbourg, 1950.

[13] Voir H. Hauser, op. cité.

[14] STROHL, "le protestantisme en Alsace", Éditions Oberlin, Strasbourg, 1950, page 102.


500 ans de Luthéranisme : (2°partie) Le communisme primitif de Münzer et des Anabaptistes

publié le 4 nov. 2016 à 08:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 févr. 2017 à 06:07 ]

suite de : 500 ans de Luthéranisme : 1ère partie, la Guerre des Paysans

    Comme je l’ai écrit par ailleurs, et pas seul, les révolutions enclenchent un phénomène qui se nourrit lui-même, des acteurs découvrent que l’on peut aller plus loin, que l’on doit aller plus loin. Nous avons vu des pays de Bundschuh réclamer la disparition des hiérarchies et la fraternité des hommes, l'égalité, la fin des impôts, la rémunération de tous par leur seul travail. D’autres la désignation de tribunaux à jury populaire ou bien réclamer la confiscation des biens ecclésiastiques et leur partage entre les gens du peuple. En Allemagne, c’est Thomas Münzer qui illustre ce processus, il va bien plus loin que Luther –que d’ailleurs, les problèmes sociaux n’intéressent pas - .

    Voici l’analyse des "thèses de Thomas Münzer" que Friedrich Engels  produit dans "La guerre des paysans".

"Cette anticipation de l'histoire ultérieure, violente, mais cependant très compréhensible étant donné les conditions d'existence de la fraction plébéienne, nous la rencontrons tout d'abord en Allemagne, chez Thomas Münzer et ses partisans. (…). Ce n'est que chez Münzer que ces résonances communistes deviennent l'expression des aspirations d'une fraction réelle de la société. C'est chez lui seulement qu'elles sont formulées avec une certaine netteté, et après lui nous les retrouvons dans chaque grand soulèvement populaire, jusqu'à ce qu'elles se fondent peu à peu avec le mouvement prolétarien moderne"

"Sa doctrine théologique et philosophique attaquait, somme toute, tous les points fondamentaux non seulement du catholicisme, mais aussi du christianisme. Il enseignait sous des formes chrétiennes, un panthéisme qui présente une ressemblance curieuse avec les conditions spéculatives modernes et frise même par moments l'athéisme. Il rejetait la Bible comme révélation tant unique qu'infaillible. La véritable révélation vivante c'est, disait Münzer, la raison (c’est moi qui souligne, JPR)[1] révélation qui a existé de tous temps et chez tous les peuples et qui existe encore. Opposer la Bible à la raison, c'est tuer l'esprit par la lettre. Car le Saint-Esprit dont parle la Bible n'existe pas en dehors de nous. Le Saint-Esprit, c'est précisément la raison. La foi n'est pas autre chose que l'incarnation de la raison dans l'homme et c'est pourquoi les païens peuvent aussi avoir la foi. C'est cette foi, c'est la raison devenue vivante qui divinise l'homme et le rend bienheureux. C'est pourquoi le ciel n'est pas quelque chose de l'au-delà, c'est dans cette vie même qu'il faut le chercher  et la vocation des croyants est précisément d'établir ce ciel, le royaume de Dieu, sur la terre. De même qu'il n'existe pas de ciel dans l'au-delà, de même il n'y existe pas d'enfer ou de damnation. De même, il n'y a d'autre diable que les désirs et les appétits mauvais des hommes…».

"Sa doctrine politique se rattachait exactement à cette conception religieuse révolutionnaire et dépassait tout autant les rapports sociaux et politiques existants que sa théologie dépassait les conceptions religieuses de l'époque. De même que la philosophie religieuse de Münzer frisait l'athéisme, son programme politique frisait le communisme, et plus d'une secte communiste moderne, encore à la veille de la révolution de mars (1848 en Allemagne, JPR), ne disposait pas d'un arsenal théorique plus riche que celui des sectes "münzériennes" du XVIe siècle. Ce programme (…) exigeait l'instauration immédiate sur terre du royaume de Dieu, du millénium des prophètes (…). Pour Münzer, le royaume de Dieu n'était pas autre chose qu'une société où il n'y aurait plus aucune différence de classes, aucune propriété privée, aucun pouvoir d'État autonome, étranger aux membres de la société. Toutes les autorités existantes, si elles refusaient de se soumettre et d'adhérer à la révolution, devaient être renversées, tous les travaux et les biens devaient être mis en commun et l'égalité la plus complète régner".  

 La violence répond à cette radicalité révolutionnaire

    Luther, au lendemain même de la diète de Worms et de la captivité de la Wartburg, s'est donc trouvé confronté à un mouvement radical dont les chefs, s'inspirant de son propre enseignement mais y ajoutant des vues illuministes ou apocalyptiques, ont préconisé la rupture avec l'ordre temporel et la construction sur terre du royaume du Christ [2]. Après avoir fait leur apparition chez les "prophètes de Zwickau", ces tendances se développèrent à Wittenberg même dès 1521 sous l'influence d'André Carlstad [3] et de Thomas Münzer. Münzer avait formulé l'idéal d'une "communauté de saints", d'élus réalisant la parfaite vie de l'esprit et supprimant entre eux toutes les barrières sociales. Ces manifestations de spiritualité intérieure devinrent inquiétantes lorsque les Seigneurs et autres conservateurs trouvèrent aux côtés de Münzer les adeptes d’une nouvelle secte : les Anabaptistes.

    Voici ce qu'écrit F. Engels sur les Anabaptistes :

"Entre temps, l'agitation croissante parmi les plébéiens et les paysans avait considérablement facilité la propagande de Münzer, pour laquelle il avait trouvé de très précieux agents chez les Anabaptistes. Cette secte, sans dogmes positifs bien définis, dont l'hostilité commune à toutes les classes dominantes et le symbole commun du second baptême maintenaient seuls la cohésion, d'une rigueur ascétique dans ses mœurs, inlassable, fanatique, menant sans crainte l'agitation, s'était de plus en plus groupée autour de Münzer. Exclus par les persécutions de toute résidence fixe, les Anabaptistes parcouraient toute l'Allemagne et proclamaient partout la nouvelle doctrine, avec laquelle Münzer leur avait donné conscience de leurs besoins et de leurs aspirations, le succès de leur activité, étant donné l'agitation croissante du peuple, fut immense. C’est ce qui explique qu'au moment de sa fuite de Thuringe, Münzer trouva partout le terrain préparé "[4]

    C’est que les Anabaptistes étaient les plus déterminés des partisans de l’égalité sociale et du communisme primitif et ils exprimaient un mysticisme qui pouvait les conduire à la recherche d'un christianisme purement intérieur qui refuse tout ce qui peut du dehors limiter la liberté du chrétien (les autorités instituées, donc, JPR) : "Là où est l'esprit de Dieu, là est la liberté" noble devise qui ruine l’autorité de la hiérarchie. Les Anabaptistes reprochent aux réformateurs d'avoir substitué à la papauté une nouvelle idole, la Bible, "un pape de papier" (papieren Papst) et se veulent fidèles aux enseignements de l’Église primitive, ils souhaitent une universelle tolérance et au contraire de Luther refusent au Magistrat (i.e. = le pouvoir politique municipal) toute autorité pour s'immiscer dans les affaires de l'esprit. Ce spiritualisme mystique peut conduire certains adversaires des positions luthériennes à un anticléricalisme radical : certains ne verront dans le luthéranisme qu'un nouvel esclavage pour l'esprit (Droz).

    Les Anabaptistes furent donc au premier rang des victimes de la sauvagerie répressive : "On ne saurait compter ceux qui furent torturés, brûlés ou exécutés, mais leur courage et la ténacité de ces émissaires restèrent inébranlables" écrit Engels et Henri Pirenne confirme cette sentence : "Nulle confession n’a fourni autant de victimes à la répression de l’hérésie".[5].

    La grande figure de Luther n’a rien fait, bien au contraire, pour calmer l’ardeur des bourreaux des paysans.

AUX PAYS-BAS

     Il est légitime de passer d’Allemagne aux Pays-Bas – lesquels formaient une seule confédération impériale jusqu’en 1648 -. La mobilité des gens et des idées était bien plus grande qu’on n’a pu le penser et l’écrire. Les thèses de Luther, de Münzer, des Anabaptistes arrivent en Hollande où au demeurant, les mêmes causes donnant les mêmes effets, des autochtones prenant appui sur leur expérience formulaient des utopies qui seront le berceau des idées allemandes.

    Dans les régions orientales des Pays-Bas, peu urbanisées, les paysans pauvres profitent beaucoup moins de la vie maritime synonyme de commercialisation. Ils sont sensibles à des discours qui annoncent une libération. Il y eut ainsi un hérétique qui posa quelques jalons. Geert Groote[6] (1340-1384) -contemporain des Lollards anglais et de John Ball- se rebelle contre les abus de l’Église, "exalte les vertus de pauvreté et de simplicité", prône "le partage des richesses et la prédication en langue vulgaire" et non plus en latin. Il fonda la communauté des "Frères de la vie commune" (De Voogd). Communauté enseignante dont Érasme fut l’élève. La Frise, qui s’était proclamée "immédiate d’Empire" [7] avait des velléités d’indépendance autant que ses paysans mutins qui luttaient contre l’injustice (révolte du "pain et du fromage"1491-1492). Les États de Frise -l’assemblée provinciale- sont élus par les propriétaires terriens au suffrage indirect, cas unique dans les 17 provinces. Mais un adage frison ne dit-il pas "every Frisian is a nobleman" ? Ces éléments expliquent le succès de l’anabaptisme au sein de son petit peuple.

"True evangelical faith cannot lie dormant. It clothes the naked, it feeds the hungry, it comforts the sorrowful, it shelters the destitute, it serves those that harm it, it binds up that which is wounded, and it has become all things to all people". « Celui qui a la vraie foi dans l’Évangile ne peut rester inactif : il habille ceux qui sont nus, il nourrit ceux qui ont faim, il réconforte celui qui souffre, il abrite le sans-logis, il rend service même à ceux qui lui nuisent, il soigne celui qui est blessé, et ainsi, toute chose est à tout le monde ». Texte de Menno Simons, anabaptiste frison (1496-1561).

    Anabaptisme hérétique et pourchassé. Mais la Réforme arrive. Le calvinisme séduit. Charles réprime et envoie la Sainte Inquisition.

 

    L’arrivée de la Réforme

    La Réforme aura prise sur ces Pays-Bas en ébullition. Le luthéranisme ouvre une brèche dans le monopole étouffant de l’Église romaine corrompue. "L’anabaptisme se déverse presque aussitôt" écrit H. Pirenne. Dans les masses paysannes des provinces de l’Est, dans les ouvriers des villes et des campagnes, l’anabaptisme et son discours égalitaire, mystique et révolutionnaire - qui fait écho à celui de Geert Groote- déclenche un fol espoir. Le terrain était préparé nous l’avons vu. Après l’Allemagne et la Suisse, on constate à nouveau qu’une situation révolutionnaire fait éclore l’idéal communiste, comme autrefois John Ball en Angleterre, comme en France, plus tard, avec les Égaux de Babeuf. Fruste, sommaire, tout ce que l’on voudra, mais idéal moral qui semble, au fond, être l’essence de l’homme.

    Melchior Hoffmann (1495-1543) illustre ce passage du luthéranisme à l’anabaptisme. Ses pérégrinations l’amènent en Frise (1529) où les esprits étaient prêts à recevoir ses prêches. Il condamne l’organisation sociale comme l’œuvre du mal, il faut donc l’anéantir, il faut refonder une cité céleste où s’effaceront toutes les injustices, où toutes les classes auront fusionné dans l’amour et la charité. Melchior ne prônait pas la violence mais pour d’autres que lui le besoin de changement immédiat, hic et nunc, est trop fort car la misère est trop grande [8]. "Il ne suffit plus d’attendre le règne de Dieu : il faut l’établir par l’épée, anéantir les méchants, cimenter dans leur sang les remparts de la nouvelle Jérusalem. Plus de prêtres ! Plus de propriété ! Plus d’armée ! Plus de tribunaux ! Plus de maître ! "(cité par Pirenne). Ainsi s’exprimait le boulanger Jan Matthijs (1500-1534), de Haarlem (comté de Hollande). Langage terrifiant. Aussi les Anabaptistes seront-ils pourchassés "avec l’impitoyable férocité qu’inspire la terreur" (Pirenne). Fuyant la persécution avec nombre de fidèles, Matthijs rejoint la ville de Munster où sera fondée la Nouvelle Jérusalem. Laquelle, on le sait, disparaîtra par le feu et dans le sang. En 1535, on proclame que les Anabaptistes seront condamnés à mort, même s’ils abjurent leur foi (souligné par moi, JPR). On ne fait pas confiance à une éventuelle abjuration : le "porteur" peut sans cesse rechuter dans sa maladie, il est incapable de rédemption, il faut donc l’exterminer. "Nulle confession n’a fourni autant de victimes à la répression de l’hérésie". C’est un génocide.

    Le calvinisme aussi veut une nouvelle Jérusalem. Mais on y arrivera, non pas en supprimant la propriété, mais en changeant d’Église. L’Évangile doit s’imposer aux princes. La diffusion du calvinisme est donc transversale, elle touche les milieux les plus divers : noblesse, bourgeoisie capitaliste, jusqu’à la petite bourgeoisie et les salariés industriels. "Il faut reconnaître pourtant » écrit H. Pirenne « que c’est parmi ces derniers qu’elle fit les progrès les plus rapides". Il faut dire que le calvinisme a bénéficié du travail de l’anabaptisme sur les consciences : ce dernier avait détaché les masses de l’Église catholique (il faudrait nuancer fortement selon les provinces) et le calvinisme est apparu comme une nouvelle espérance. Particulièrement touchés aussi sont les ports de Zélande, de Hollande et Anvers.

    Et des ports, tout passe en Angleterre.

à suivre : 500 ans de luthéranisme (3° partie) : anabaptisme et lollards en Angleterre
Bibliographie : Thomas Mûnzer et la guerre des paysans, par Maurice Pianzola. Éditions L'Insomniaque (Ludd), 288 pages,

[1] Münzer annonce les thèses de l’anglais Winstanley.

[2] Jacques DROZ, Histoire des doctrines politiques en Allemagne.

[3] Orthographié souvent CARLSTADT ou Carlostad. Éminent réformateur qui fréquenta Thomas Münzer et les Anabaptistes et que Luther poursuivit de ses foudres, après avoir, quelque temps, collaboré avec lui.

[4] F. ENGELS, la guerre des paysans allemands.

[5] H. PIRENNE, « Les anciennes démocraties aux Pays-Bas », Flammarion, 1928.

[6] Gérard le Grand, né à Deventer, Province de l’ Overijssel, Est des Pays-Bas.

[7] C’est-à-dire immédiatement sous l’autorité de l’Empereur, ce qui, compte tenu des distances et des préoccupations de l’Empereur, correspondait à une indépendance de fait. 

[8] L’exemple leur en avait été donné - nous l’avons vu - par les Taborites et les Picards.



500 ans de luthéranisme (3° partie) : anabaptisme et lollards en Angleterre

publié le 4 nov. 2016 à 08:12 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 17 nov. 2016 à 15:57 ]

suite de : 500 ans de Luthéranisme : (2°partie) Le communisme primitif de Münzer et des Anabaptistes

    Les échanges commerciaux sont légion entre les îles britanniques et le Delta d’or. Comme toujours et comme partout, les idées accompagnent les marchandises. Un vieux dicton ne dit-il pas :

"Hops [1], Reformation, bays, and Beer

Came into England all in year"

 

Permanence du courant révolutionnaire en Angleterre

    La situation est révolutionnaire dans les campagnes anglaises, en termes sociaux, c’est-à-dire exploités vs exploiteurs. Les "hérésies" prospèrent concomitamment.

-          - 1381, la "Pool tax" (capitation) déclenche l’insurrection des "Travailleurs"

-          - 13 juin 1381 : les Travailleurs investissent Londres.

-          - 15 juin 1381, assassinat de Wat Tyler, leader populaire

-          - 15 juillet, John Ball, prêtre lollard, chef de la révolte des Travailleurs est martyrisé, hanged, drawn and quartered.

-          - 1382, Wycliffe chassé d’Oxford. Ses disciples sont les "Lollards".

-          - 1401, un décret anglais condamne les Lollards au bûcher.

-          - 1401, premier martyr lollard : William Sawtrey.

-          - 1414, soulèvement lollard écrasé par les armées d’Henri V.

-          - 1423-1522 : 34 lollards condamnés au bûcher sur 544 poursuivis pour hérésie.

-          - vers 1500 : renaissance du Lollardisme.

-           - 1509 - 1559, agitation lollarde dans le diocèse de York.

    "Bien que persécuté et interdit, le lollardisme ne disparut jamais" écrit Trevelyan (historien, Cambridge). Sur les Lollards, voici le lien avec un article de ce site : Wycliffe & les Lollards XIV° siècle et ensuite

Ces révolutionnaires suscitèrent des mesures d’exception comme nous l’avons indiqué dans la chronologie. Le lollardisme eut ses martyrs tout au long du XV° siècle. Et au début du XVI°, les historiens observent un "revival" - une renaissance - de la pensée révolutionnaire. Ces thèses audacieuses inspireront Thomas More, dont les travaux sont une nouvelle étape dans l’histoire du communisme primitif. Les hommes ont besoin d'utopie. On constate donc qu’il y a une permanence du courant révolutionnaire anglais, les campagnes anglaises s’agitent sous les premiers rois Tudor. Les Lollards aident grandement Henri VIII dans son entreprise de dépossession de l’Église d’Angleterre. C’est une idée vieille d’au moins cent-cinquante ans quand il la met en œuvre et une idée adoptée par de larges masses, autrement dit une force matérielle. Les TUDOR : Henri VIII

 

Débarquement des Luthériens

    Et voici que cette tradition anglaise rencontre l’innovation luthérienne. "Les doctrines luthériennes firent immédiatement entrer les Lollards dans le mouvement protestant " écrit Trevelyan. Cambridge deviendra un foyer réformé. Les étudiants "luthériens" se réunissent à la "petite Allemagne" (auberge du Cheval Blanc à Cambridge). Mais le plus intéressant pour notre sujet est "l’importation" du courant anabaptiste depuis le continent. L’anabaptisme est une secte religieuse. Deux points de sa "doctrine" sont à souligner. D’abord, ce souci de responsabiliser l’adulte : c’est un sujet libre, pas un nouveau-né, qui doit décider de son entrée dans la communauté chrétienne [2]. Le baptême doit se faire à l’âge adulte. Cela relève de la démarche autonomique. Ensuite, les Anabaptistes sont pour la révolution sociale. Les Anabaptistes, croyant résolument en la liberté de l’adulte responsable, conçoivent l’existence de "congrégations" créées par un "élu" en lieu et place de l’Église instituée. Avec leur refus de la dîme, il y a là la négation de l’ordre ecclésiologique. Et dès lors que devient le roi "chef suprême de l’Église d’Angleterre" ? Surtout, ainsi que l’écrit Christopher Hill : "still more were alleged to carry egalitarianism to the extent of denying a right to private property. The name came to be used in a general pejorative sense to describe those who were believed to oppose the existing social and political order"[3]. "D’autres encore ont été accusés de porter la notion d’égalitarisme jusqu’à la négation du droit à la propriété privée. Le mot "anabaptiste" fut finalement utilisé dans un sens très péjoratif pour désigner tous ceux dont on pensait qu’ils s’opposaient à l’ordre social et politique existant".

    Les échanges de toute nature sont multiples de part et d’autre de la Manche. Les allers-retours fréquents pour les marchands comme pour les intellectuels.

    L’anabaptisme est, lui aussi, un "produit d’importation" du continent en Angleterre où il rencontre le fonds lollard. L’anabaptisme se répandit de façon significative en Allemagne du sud et en Suisse, à l’occasion de "la Guerre des paysans", aux Pays-Bas également. On sait aussi que "nulle confession n’a fourni autant de victimes à la répression de l’hérésie" (H. Pirenne). Il en va de même en Angleterre. Mais dans ce dernier pays, l’hostilité à la secte va être portée au niveau institutionnel, au niveau théorique et philosophique en quelque sorte. Cela par le biais des articles de foi de 1563.

-          - 1516, Thomas More publie L’Utopie.

-          - 1519, réforme de Luther.

-          - 1521, Cambridge à la tête du mouvement anglais de réforme religieuse.

-          - 1525, W. Tyndale adopte définitivement les idées luthériennes. Il traduit en anglais le Nouveau Testament et le fait imprimer.

-          - 1525, échec du mouvement paysan allemand de Thomas Münzer. L’Angleterre sert de refuge aux exilés.

-          - Le lollardisme se fond dans l’anabaptisme.

-          - 1535, échec de l’expérience de Münster. Des anabaptistes rejoignent l’Angleterre.

-          - échec anabaptiste également en Hollande, fournisseur de réfugiés en Angleterre.

-          - 1549 : soulèvement paysan dans le fief lollard du Norfolk : Robert Kett’s rebellion.

-          -1563 : édit des Trente-neuf articles dont le 38° condamne explicitement l’anabaptisme (communauté des biens).

 

Les trente-neuf articles : turning point ?

    Les réformés anglais ont à plusieurs reprises définit leur credo (R. Marx). Les 39 articles de 1563 sont un aboutissement de la réflexion du premier XVI° siècle anglais, c’est pourquoi, quoiqu’adoptés sous le règne d’Elizabeth, je les fais figurer dans la partie consacrée à la révolution henricienne.

    L’édit des 39 est la constitution de l’Église anglicane. Ce n’est pas rien. "Toujours valable aujourd’hui" écrivait Roland Marx en 1976. Et dans ce texte (sacré ?) on parle de choses aussi triviales que le droit de propriété. En effet, l’article 38 dénonce nommément les Anabaptistes, preuve manifeste de leur importance concrète dans les villes et campagnes anglaises, preuve des sentiments révolutionnaires qui habitent le peuple anglais durant cette première étape de la Révolution. Il faut savoir d’abord que le maître J. Calvin a publié un texte sévère et définitif sur les Anabaptistes de Genève et de la Confédération helvétique : "Brievre instruction pour armer tous bons fidèles contre les erreurs de la secte commune des Anabaptistes". Cela en 1544. Ce texte fut introduit en Angleterre et traduit en langue vernaculaire en 1549. On voit donc la mobilisation des esprits contre la secte honnie.

    Que dit l’article 38 ?

"Article XXXVIII:  Of Christian men's good which are not common. The riches and goods of Christians are not common, as touching the right, title, and possession of the same, as certain Anabaptists do falsely boast; notwithstanding every man ought of such things as he possesseth liberally to give alms to the poor, according to his ability".

Du bien des hommes chrétiens qui ne sont pas communs. Les richesses et les biens des chrétiens ne sont pas des biens communs, en ce qui concerne le droit, le titre et la possession du même, comme certains Anabaptistes le divulguent faussement. Nonobstant, tout homme doit donner l'aumône aux pauvres, selon ses capacités disposant libéralement des choses qu'il possède.  

    Comme on le voit, les biens des Chrétiens ne sont pas propriété commune, ce sont les Anabaptistes qui divulguent cette grossière tromperie. Bien entendu, chacun se doit, en fonction de ses possibilités, de faire un peu l’aumône. Mais le substrat est clair : pas de communisme en Angleterre ! On comprend mieux cette exclamation de William Penn (1644-1718) qui parle ainsi de la Réforme : "je suis sûr qu’on l’a faite pour assurer les droits de la propriété et de la conscience : le Protestantisme a été la protestation élevée par la conscience contre les atteintes portées à la Propriété"[4]. Il faut dire que ces "communistes" primitifs qui parlent de partage, qui nient la propriété privée, sont bien à contre-courant dans cette Angleterre remplie de loups hobbesiens qui se lèchent les babines devant les biens des couvents et autres monastères, qu’ils convoitent et qu’ils accapareront. Ainsi, dès le milieu du XVI° siècle, l’État anglais légifère sur le statut de la propriété : elle sera privée. Cela justifie les affirmations du philosophe A. Badiou qui peut écrire :

"J'appelle ‘État’,…, le système des contraintes qui, précisément, limitent la possibilité des possibles. On dira aussi bien que l'État est ce qui prescrit, ce qui, dans une situation donnée, est l'impossible propre de cette situation, à partir de la prescription formelle de ce qui est possible. L'État est toujours la finitude de la possibilité, et l'événement en est l'infinitisation. Qu'est-ce qui aujourd'hui, par exemple, constitue l'État au regard des possibles politiques ? Eh bien, l'économie capitaliste, la forme constitutionnelle du gouvernement, les lois (au sens juridique) concernant la propriété et l'héritage, l'armée, la police... On voit comment, au travers de tous ces dispositifs, de tous ces appareils, y compris ceux, naturellement, qu'Althusser nommait ‘appareils idéologiques d'État’ - et qu'on pourrait définir par un but commun : interdire que l'Idée communiste désigne une possibilité -, l'État organise et maintient, souvent par la force, la Distinction entre ce qui est possible et ce ne l'est pas. Il en résulte clairement qu'un événement est quelque chose qui advient en tant que soustrait à la puissance de l'État"[5].

    Les fameuses "libertés anglaises" dont on nous rebat les oreilles sont limitées, à droite, par l’exclusive anticatholique, à gauche, par l’exclusive anticommuniste. On retrouvera cependant une forme de communisme sous la Révolution de 1640-1660.


[1] Hops : houblon ; bays : Étoffes fines à contexture assez légère (Le Branchu).

[2] Cela annonce E. Kant et son célèbre « aie le courage de te servir de ton propre entendement ».

[3] C. HILL, p26.

[4] R.B. PERRY, Puritanisme & Démocratie.

[5] Alain BADIOU, l’hypothèse communiste, (2009), Nouvelles éditions Lignes, extraits.

500 ans de luthéranisme (5° partie) : la philosophie sociale de Luther

publié le 25 mai 2013 à 04:00 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 déc. 2016 à 09:48 ]

 

    Luther est un réformateur religieux, mais aussi l’homme de l’indépendance nationale allemande face à la tutelle papiste qu’il saura soulever et faire basculer. C’est déjà beaucoup. De braves hommes ont cru qu’il était aussi un réformateur social. On qualifiait d’ailleurs à l’époque (années 1520’) les paysans en révolution de « luthériens ». Mal leur en a pris. Luther prendra vite le parti des Princes. Ceux-ci sauront rapidement l’en remercier. L’appui des princes à Luther vient de ce point de doctrine qui prône la fin de la propriété foncière et immobilière pour l’Église romaine. Les biens d’Église peuvent et doivent revenir aux Princes (ou au Magistrat dans les villes). Cela ne tombe pas dans l’oreille de sourds car il y a un immense gâteau à récupérer. En Angleterre, on parle "d’âge du pillage". En Prusse historique, Frédéric II dit Le Grand, compétent en la matière, dit carrément : « Si l’on veut réduire les causes du progrès de la Réforme à des principes simples, on verra qu’en Allemagne, ce fut l’ouvrage de l’intérêt »[1]. Dans le Pays de Montbéliard, nombreux sont les entrepreneurs qui sont de religion luthérienne. Si leur esprit d’entreprise s’accorde toutes les libertés dans le domaine de l’innovation technique, les rapports sociaux sont frappés au coin de l’ordre social et moral.

NB. Les mots soulignés le sont par moi sauf indication contraire.  

 

HOMME D’ORDRE ET D’AUTORITÉ

 

    Fils aîné d’un mineur ancien paysan qui, à force de travail, parvint à la relative aisance du petit entrepreneur[2], Luther appartient au monde des patrons et de la bourgeoisie. Ami des princes, il relevait idéologiquement des classes dominantes. Déterminant à cet égard est son Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande (et à l’empereur, ce que l’on oublie souvent, JPR). Ce n’est pas un appel à la bourgeoisie intellectuelle et libérale, encore moins un appel aux paysans ! Cela montre bien sa soumission aux autorités allemandes. Quant à l’ordre social, ne dit-il pas « un maître de maison ne doit-il pas avoir le droit et le pouvoir de renvoyer un hôte ou un valet ? S'il lui fallait au préalable donner ses raisons et discuter juridiquement avec lui, il serait un pauvre homme de maître, prisonnier sur son propre bien». Ailleurs, lors de ses fameux "propos de table"[3], il dira de façon pittoresque « il ne faut pas que les enfants mangent sur la tête des parents »... Par conséquent, chez Luther, la société est nettement hiérarchisée et sans doute était-il d'accord avec Bernard de Clairvaux pour dire que c'est un ordre providentiel (ie : voulu par Dieu). Après avoir ouvert la voie à la liberté de conscience, il retrouve une démarche parfaitement hétéronomique : le prince gouverne, le peuple est un éternel mineur.

    Dans son traité (1523) De l'autorité civile et des limites de l’obéissance qui lui est due, Luther écrit que, dans ce monde, l'autorité voulue par Dieu est assurée par les autorités auxquelles le chrétien doit le respect le plus absolu. La légitimité de l’État est fondée par le péché originel, par la corruption dont il est cause sur cette terre. Contre les forces du mal, le Pouvoir doit être armé et il obéit à Dieu en faisant usage de ses armes. Certes, il y a des princes indignes - « depuis que le monde existe, le prince sage est un oiseau rare » — mais cette constatation justifie-t-elle le recours à la révolte ? Non, "car tout pouvoir vient de Dieu" dit l’apôtre Paul, (Rm XIII, 2). Sur ce point Luther se montre d’un plat traditionalisme.

Le domaine des âmes, constate Luther, est interdit aux pouvoirs civils mais dans tous les domaines touchant le temporel, il faut reconnaître la seule autorité du « glaive », que Dieu a mis entre les mains du Pouvoir pour châtier le désordre et l'anarchie. « Notre Dieu », écrit-il « est un puissant monarque ; il lui faut de nobles et illustres bourreaux : les princes ». Si ceux-ci sont des tyrans, cruels et sanguinaires, c'est la faute du peuple, qui est coupable : les hommes ont les princes qu'ils méritent. D'où l'extrême violence avec laquelle, après avoir tenté de s'entremettre, il a jugé l'insurrection paysanne. (Cf. infra).

    En revanche, il innove quant au primat du politique sur l’ecclésiologique.

«Voici que l'on prétend poser comme principe chrétien que le pouvoir temporel ne s'exerce pas sur le clergé et n'a pas non plus le droit de le réprimander. (...). C'est pourquoi je dis que, puisque l'autorité temporelle a été instituée par Dieu pour châtier les méchants et protéger les bons, on doit laisser son action s'exercer librement et sans entraves à travers tout le corps de la Chrétienté, sans considération de personnes (...). C'est pourquoi il faut laisser le pouvoir temporel chrétien agir librement et sans entraves, et ne pas considérer s'il s'en prend au Pape, aux Évêques, aux prêtres ; que celui qui est coupable pâtisse : ce que le droit canon dit à l'encontre de ceci n'est que pure invention et arrogance romaines, car Saint Paul parle ainsi à tous les Chrétiens (Rom. 13, 1 ss) « Toute âme (je pense : aussi celle du Pape (Martin Luther [4]), doit être soumise à l'autorité, car celle-ci ne porte pas en vain l'épée, c'est par là qu'elle sert Dieu, pour la punition des méchants et la gloire des bons ». Saint Pierre dit aussi «Soyez soumis à toutes les institutions des hommes pour l'amour de Dieu qui veut qu'il en soit ainsi. I, Pierre 2, 13 » [5]

 

 

PROVIDENCE ET IMMOBILITÉ SOCIALE

 

    Michel Johner admet que Luther a fait de la parole de l’apôtre Paul une interprétation assez littérale et conçu l’ordre social comme un ensemble d’états relativement immuables [6]. Luther traduit la parole de St Paul (dans 1 Co. VII, 17) de la manière suivante :

« Que chacun vive selon la condition dans laquelle il se trouvait quand Dieu l’a appelé (18) (…). Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé (…) (21) Étais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t'en soucie pas ; au contraire, alors même que tu pourrais te libérer, mets plutôt à profit ta condition d'esclave. (22) Car l'esclave qui a été appelé est un affranchi du Seigneur ». (Première épître aux Corinthiens, traduction de Luther).

    Luther a fait de cette parole une interprétation littérale et a conçu l’ordre social comme un ensemble d’états relativement immuables : chacun doit rester à la place où la Providence l’a mis. Dans ses Lettres aux princes de Saxe sur l'esprit séditieux, puis dans son libelle Contre les prophètes exaltés, il a soutenu que les insurgés devaient être contraints « par la loi et par le glaive, comme on tient les bêtes fauves par les chaînes et la cage ». II écrira contre les revendications des paysans :

« Ni l’injustice ni la tyrannie ne justifient la révolte. Un serf chrétien possède la liberté chrétienne. L.'article qui proclame l'égalité des hommes tend à transformer le règne spirituel du Christ en un royaume terrestre et extérieur, or les royaumes de ce monde ne subsistent que par l'inégalité des conditions ».

    Pour Calvin, par contre, cette exhortation ne signifie pas qu’un fils de cordonnier ne puisse pas apprendre un autre métier, mais qu’il doit le faire uniquement s’il a de bonnes raisons (comme le bouvier Amos qui devint prophète ou le charpentier de Nazareth qui devint Messie) - pour le puritain, rien n’empêche que l’on change de profession, pourvu que cela ne soit pas à la légère mais pour la gloire de Dieu (= dans le sens d’un avantage plus grand) - [7].

 

La notion de Beruf chez Luther [8].

L’une des notions essentielles dans l’analyse par Weber du "devoir professionnel" et donc du lien qu’il y aura entre religion reformée et "esprit du capitalisme" est le terme allemand Beruf au sens de Luther, désigné en anglais par le terme calling (métier, vocation, profession[9]). Ainsi son sens apporté par la Réforme, avec Luther en précurseur, définit le dogme protestant :

"L’unique moyen de vivre d’une manière agréable à Dieu n’est pas de dépasser la morale de la vie séculière par l’ascèse monastique, mais exclusivement d’accomplir dans le monde les devoirs correspondant à la place que l’existence assigne à l’individu [Lebenstellung], devoirs qui deviennent ainsi sa vocation [Beruf]".

Et c’est cette double connotation, présente uniquement à cause de la Réforme, religieuse (vocation) et mondaine (profession) que nous décrit Weber. Pour autant le lien entre l’"esprit capitaliste et le luthérianisme s’arrête là car la vision traditionaliste du métier, notamment dans l’acceptation de la divine providence, dans ce courant était selon Weber un frein à la modernité.

 

Comment Weber a-t-il analysé les thèses luthériennes ?

Selon Weber, le point de vue de Luther est le socle de l’expression d’un dogme central de tous les courants protestants : il n’est qu’un moyen de vivre qui agrée à Dieu : non le dépassement de la moralité intramondaine [10] dans l’ascèse monastique, mais l’accomplissement exclusif des devoirs intramondains qui découlent pour chaque individu de la position qui est la sienne et qui constituent par là-même son "Beruf". L’idée de la sola fide [11] s’imposant de plus en plus clairement à Luther, ce dernier accorde une importance croissante à la notion de "Beruf". "L’ardeur à exercer son métier est et doit être un effet de la nouvelle vie procurée par la foi" écrit Weber qui poursuit son expression de la pensée du Grand Réformateur : "le travail du métier temporel apparaît comme l’expression extérieure de l’amour du prochain (…) la division du travail contraint chaque individu à travailler pour d’autres". Puis Luther aboutit définitivement à l’idée que

"l’accomplissement des devoirs intramondains est dans tous les cas le seul moyen de plaire à Dieu, qu’il est (voulu) et que lui seul est voulu par Dieu et que tout métier est par conséquent d’égale valeur devant Dieu".

Dans une note infrapaginale, Weber ajoute que pour les luthériens, " la hiérarchie des Stände (que l’on peut traduire par "état" c’est-à-dire condition, métier, profession, statut, JPR) était voulue par Dieu " mais ces mêmes luthériens " considéraient tous les métiers comme égaux en dignité"[12].

Je vais illustrer cette dilection de Luther pour l’immobilité sociale - et donc l’hostilité à toute révolution - en montrant son attitude lors de la Guerre des paysans, épisode déterminant de l’histoire de l’Allemagne.

 

LA GUERRE DES PAYSANS, Génocide fondateur

    La répression par les princes - bénie/bénis par le Grand Réformateur - a fait des dizaines de milliers de victimes. Mais l’ordre a été sauvé.

                        sur le drapeau de la figure ci-dessus (Strasbourg, 1522), on peut lire "Freiheit" = liberté !


     En 1523, paraît De l'autorité temporelle et des limites de l'obéissance qu'on lui doit. Luther exalte l'autorité temporelle, dont le fondement est divin, tout en récusant la contrainte en matière de foi. C'est la doctrine des « deux règnes » auxquels le chrétien est soumis, l'un temporel, l'autre spirituel.

    En 1524, des paysans se révoltent en Allemagne du Sud, revendiquant la réduction des impôts et du servage et la souveraineté des Écritures. Ils sont poussés à l'insurrection par Thomas Müntzer, un ancien moine partisan d'une réforme radicale. Face à cette guerre des paysans, Luther appelle à la paix dans son Exhortation à la paix à propos des douze articles de la paysannerie souabe, il dénonce les faux prophètes qui trompent le peuple et condamne la révolte qui ensanglante le centre et le sud de l'Allemagne.

    Luther s'exprime sur la guerre des paysans dans le libelle Contre les hordes criminelles et pillardes de paysans. Il la traite d'œuvre du diable, alors même qu'il avait été accusé de l'avoir allumée par ses idées. Les paysans révoltés sont battus, la répression est terrible, Müntzer est décapité.

 

Exhortation a la paix, en réponse aux douze articles des paysans de la Souabe, et aussi contre l’esprit de meurtre et de brigandage des autres paysans ameutés ...

Deutsche Patrioten, Thomas Müntzer
                Thomas Münster et la Guerre des paysans étaient célébrés en République démocratique allemande.

  

     Les paysans continuent la lutte. Le libelle de Luther Contre les hordes criminelles et pillardes de paysans est beaucoup plus violent. Au moment final de la guerre des paysans, c'est-à-dire de la défaite des gueux, Luther hurle avec les loups et sans doute sous le coup de ses colères légendaires, il crie « mieux vaut la mort de tous les paysans que celles des princes et des magistrats ». Malheureux Luther qui ne réalise pas qu'après ce génocide, il ne pourra ni engloutir sa bière, ni dévorer ses saucisses[15]. Pire encore, il fait entrer le salut dans la problématique de la guerre des classes «que celui qui en a le pouvoir agisse. (...). Nous vivons en des temps si extraordinaires qu'un prince peut mériter le ciel en versant le sang, beaucoup plus aisément que d'autres en priant». Guerre sainte.

    Son appel au massacre des paysans en révolution se transforme, en effet, en guerre sainte (pardon pour la répétition) :

« Il faut les mettre en pièces, les étrangler, les égorger, en secret et publiquement, comme on abat des chiens enragés ! C'est pourquoi, mes chers seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les, libérez ici, sauvez là ! Si vous tombez dans la lutte, vous n'aurez jamais de mort plus sainte ! » ou encore «mieux vaut la mort de tous les paysans que celles des princes et des magistrats (…) que celui qui en a le pouvoir agisse. (...). Nous vivons en des temps si extraordinaires qu'un prince peut mériter le ciel en versant le sang, beaucoup plus aisément que d'autres en priant».

 lire aussi : 500 ans de Luthéranisme : 1ère partie, la Guerre des Paysans

CONCLUSION (provisoire)

    Luther, initiateur de l’Allemagne moderne - rappelons le mot de Nietzsche : "L'événement capital de notre histoire, c'est encore et toujours Luther"- a-t-il laissé une théorie militaire ? Assurément non, mais ses actes et ses écrits autorisaient toute initiative dans le domaine du recours à la force. Luther a exposé toute une théorie consacrée au renforcement du rôle de l’État. Il y a dans ses textes un culte de l’épée qui autorise tous les excès[16]. W. Wette cite un pédagogue pacifiste de 1920 qui stigmatise « l’univers intellectuel centré sur un État fort et militariste » en utilisant le « terme très exact de "foi en l’épée "»[17]. Au terme de sa carrière au service de l’ordre établi, Luther peut tirer un bilan : personne n’a mieux que lui justifié le recours à la force du prince. En Allemagne est-elbienne, l’État c’est … Luther. Et la critique la plus lourde qui peut lui être portée est assurément celle-ci : « La Réforme qui, avant 1525, était un "mouvement populaire spontané" qui se développait selon ses énergies propres devint, à la suite de la guerre des paysans, l'affaire des princes (...). »[18].

    Quant au rôle de l’éducation, je rappelle ce que disait l’écrivain Gerhardt Hauptmann, bien placé pour le dire, « le personnage qui se tenait derrière le pédagogue, invisible et péremptoire, n'était pas Lessing, Herder, Gœthe ou Schiller, mais le sous-officier prussien»[19].

    Luther a établie la distinction absolue entre l’Église invisible, véritable «corps mystique» formé de la communion des âmes des fidèles, où chaque chrétien jouit de la plus entière liberté et l’Église visible (avec sa hiérarchie de pasteurs, d’évêques, d’inspecteurs et summus episcopus : le prince) où chaque homme trouve sa vocation dans les obligations ponctuelles de son état (Beruf), dans la réalisation de la charge que Dieu lui a confiée - la dogme de la prédestination est ici posé - domaine temporel où le croyant reste entièrement soumis à l’autorité séculière.

«Depuis les temps apostoliques, proclame hautement Luther pas un juriste n'a, avec autant de maîtrise et de clarté que, par la grâce de Dieu, je l'ai fait, assis sur ses fondements, instruit de ses droits, rendu pleinement confiante en soi, la conscience de l'ordre séculier».

    Les souverains de Prusse intégreront avec zèle ces données. Hélas pour tous.

    L’ordre social est donc d’origine providentiel. En vouloir changer est donc impie et profanatoire. Cela aboutira à ce mot fameux d’ Ebert, social-démocrate, futur chef de l’ État :

Le 7 novembre 1918, Max de Bade -chancelier en exercice - part pour le Grand Quartier Général afin d’obtenir l’abdication de Guillaume II. Il prend ses assurances : « lutterez-vous à mes côtés pour empêcher la révolution sociale ? » demande-t-il à Ebert, chef du parti social-démocrate allemand. « Je ne veux pas de la révolution, je la hais à l’égal du péché » répond ce dernier.

    Ebert était luthérien.

 lire également : 500 ans de luthéranisme (4° partie) : Martin LUTHER



[1] Cité par Jacques PIRENNE, Les grands courants de l’histoire contemporaine, tome 2.

[2] Michèle et Jean DUMA, Martin Luther dans son temps, L’Humanité, numéro du 9 novembre 1983.

[3] Recueillis par de multiples témoins, traduits et mis en forme -avec d’autres textes du maître - par Jules Michelet lui-même. Ouvrage : "Mémoires de Luther écrits par lui-même", introduction de Claude Mettra, Mercure de France, 1974, 1990. Ouvrage imprimé en 2006.

[4] C’est en effet Luther lui-même qui commente. Il est en cela très allemand : il n’a pas digéré la défaite de l’Empereur face au Pape dans la fameuse querelle des Investitures (Canossa, etc…) puis dans la lutte du Sacerdoce et de l’Empire. Pour Luther, le Pape doit être soumis à l’autorité de l’Empereur …allemand.

[5] Martin LUTHER, Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande, pp.89-91.

[6] M. JOHNER, La liberté et l’argent, paragraphe ‘providence et mobilité sociale’. disponible sur le net.

[7] Michel JOHNER, faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence, La liberté et l’argent, Calvinisme et économie, 

[9] Il existe aussi la traduction "appel", to call signifiant "appeler". Le chrétien est appelé par Dieu à faire tel ou tel métier. Dès lors celui-ci est sa mission.

[10] L’ascèse intramondaine du protestant se pratique au vu et au su du monde où l’on vit, à l’intérieur (intra) du monde dans lequel on vit. Les moines catholiques, pris pour exemple, pratiquent une ascèse retirée de ce monde, extra-mondaine. JPR.

[11] Concept-clé créé par Luther : la foi (fide) seule (sola) assure le salut du pécheur (préoccupation exclusive de Luther), les œuvres (charité, etc…) sont inutiles de ce point de vue.

[12] Extraits de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, § la conception luthérienne du métier (Beruf). Flammarion, coll. Champs, présentation par Isabelle Kalinowski.

[13] Ce passage de l’Exode est la base théorique de la Théologie de la Libération d’aujourd’hui.

[14] Il est facile de rétorquer ici à Luther ce passage de l’Évangile de Matthieu 10.34. Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée.

[15] Pourtant, Michel JOHNER (Cf. bibliographie) nous dit que Luther « dans la hiérarchie de la dignité des professions, met en tête le travail des champs ». Acceptons-en l’augure. Cela n’enlève rien à ses responsabilités dans le massacre des paysans pour terrasser leur soulèvement.

[16] Pour l’anecdote, rappelons qu’au XIX° siècle, il était de bon ton chez les étudiants d’avoir au visage une cicatrice qui montrait à tous la trace d’un duel, authentique rite de passage à la germanité autant qu’à l’âge adulte

[17] F.W. Foerster cité par W. Wette, Les crimes de la Wehrmacht ; page146. cf. aussi page 154.

[18] Richard STAUFFER, La Réforme, pp 35-36, c’est moi qui souligne.

[19] Dus Abenteuer meiner Jugend, p. 216. (cité par Gilbert Badia).

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