Les hérésies avant le Valdéisme (1173)

publié le 2 avr. 2013 à 09:12 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 avr. 2013 à 00:57 ]

  

    Cet article est un extrait, mis en forme pédagogique par moi-même, du livre de Paul Leutrat, "Les Vaudois". Il prépare un article sur Pierre Valdès (ou Valdo), fondateur du mouvement des "Pauvres de Lyon", qui a été l'objet d'une intéressante exposition au temple de Lyon, rue Lanterne, en mars 2013.

    J.-P. R.


         Les classes dirigeantes seigneuriales se rendent compte du danger et passent à l'offensive contre les cités bourgeoises qui affirment leur indépendance d'une façon plus totale en se séparant de l'Eglise catholique. Les grands bourgeois eux-mêmes se trouvent débordés par des couches sociales à qui le mouvement communal n’a rien apporté et pour qui l'hérésie sera un moyen d'agitation propice à la réalisation de leurs aspirations.

    Cette hérésie se manifeste selon deux grands courants indépendants l'un de l'autre mais non sans contacts. Soit la rupture avec l'Eglise dominante sera totale, et ce sera le manichéisme (hérésie schismatique), soit elle ne sera que partielle, l'ambition des hérétiques étant alors de ramener cette Eglise à sa pureté primitive, et les vaudois illustreront cette tendance d’éclatante façon (hérésie dogmatique).

 

L’hérésie schismatique

    Les systèmes manichéens et gnostiques n'ont cessé de se manifester dans l’ Église chrétienne depuis les premiers siècles de son existence. la carte ci-dessous montre l'évolution géographique du manichéisme, de son influence en tout cas, religion qui est née en Asie mineure (la carte, hélas, ne l'indique pas) et dont les Pauliciens ont été les premiers vecteurs.

    La Gnose, ou connaissance, est un mouvement religieux qui emprunte ses idées à trois religions et philosophies : le zoroastrisme, la philosophie antique et le christianisme. Ce courant se divise en un très grand nombre d'écoles et on peut en compter jusqu'à quatre-vingts dans les trois premiers siècles de l'ère chrétienne. Mais ces diverses écoles se ressemblent toutes. En bref, la doctrine exprimée veut ôter à Dieu la responsabilité d'avoir créé le monde matériel qui est la cause initiale du Mal. Entre le monde immatériel, royaume de Dieu, et le monde matériel, royaume de Satan, il situe des mondes intermédiaires, peuples de demi-dieux, les Eons, qui participent à la fois de la nature divine, et de la nature humaine.

 

Manichéisme.

    C'est grâce aux philosophies gnostiques qu'il n y a pas rupture entre les doctrines antiques et la religion nouvelle. Manès (c’est de son nom qu’est né le mot manichéisme) crée sa propre foi en partant de ces principes. Né en 216 en Babylonie septentrionale, il prêche en Perse entre les années 242 et 273. Arrêté et emprisonné il meurt assassiné en 277. Il est enterré à Ctésiphon. Manès distingue deux principes, celui du Bien et celui Mal, qui sont inconciliables. L'homme participe des deux. Son devoir est de pratiquer un ascétisme poussé au maximum puisque sa chair est 1’oeuvre des démons. A la limite on aboutirait au suicide, mais Manès n'a pas envisagé cette solution. Le monde extérieur étant mauvais, il faut seulement s'abstenir de toute participation, telle que procréer, bâtir, semer, récolter, élever des animaux. Mais comme par ailleurs il faut bien tenir compte des réalités, les adeptes sont divisés en deux groupes : d'un côté il y a les «purs», les «élus» qui suivent fidèlement la religion, et de l'autre les «auditeurs», les «croyants» qui subviennent aux besoins des élus. C'est ainsi qu'une fois morts, les croyants renaissent à la vie terrestre jusqu'à ce 'ils soient devenus à leur tour des parfaits.

    Les commandements auxquels les auditeurs doivent obéir sont très simples, le seul rite que l'on puisse assimiler à un sacrement est l'imposition des mains, pratiquée lorsqu'un croyant rentre dans la catégorie des élus.

    Le culte consiste en prières, en quelques chants, en jeûnes fréquents et prolongés Il y a aussi des confessions publiques et une confession générale lors de la fête de la Bêma destinée à commémorer la Passion de Manès, considéré comme l'incarnation du Saint-Esprit. Les prières sont récitées face au Soleil, astre créé, ainsi que la Lune, par Dieu. Les temples sont construits de telle façon qu'ils permettent de repérer les principales positions de l'astre du jour au cours de l’année. C'est ainsi que Montségur (est classé comme) ancien temple manichéen.

    Au milieu du III° siècle, les manichéens se rencontrent en Palestine, en Egypte et à Rome, puis, au IV° siècle, en Afrique du Nord, en Asie Mineure, en Illyrie, dans l'ensemble de l'Italie, en Gaule et en Espagne. A partir de 297, le manichéisme est persécuté. 372. 382, 389, marquent les principales dates des persécutions. En Asie Centrale, ou il jouit de plus de liberté, le manichéisme se maintient officiellement jusqu'aux invasions de Gengis Khan, au XIII° siècle.

 

Les Pauliciens et les Bogomiles.

    Les Pauliciens du nom de Paul de Samosate, évêque d'Antioche en 260, tout en pratiquant les rites catholiques sont dualistes A la faveur du conflit entre Byzance et les Musulmans, ils peuvent se maintenir en Arménie jusqu'au IX° siècle, où Basile 1er, après les avoir vaincus, déporte un grand nombre d'entre eux dans les Balkans. Il s'agit là aussi d'une région où deux religions s'affrontent, puisque les Églises orthodoxe et catholique, après la rupture de 1054, y sont rivales. Cela permet au manichéisme de s'implanter, puis de se développer. Ses fidèles seront appelés dans cette partie de l'Europe, bogomiles, du nom de Bogomil, «l'ami de Dieu», un personnage sans doute légendaire [1]. Le bogomilisme s'étend dans toute la péninsule, et en particulier en Yougoslavie, où il se maintiendra jusqu'à l'invasion turque au XV° siècle. Les Églises les plus importantes se situent en bordure de l'Italie, en Bosnie et en Istrie.

    C'est ainsi, grâce cette fois aux rapports commerciaux, que des infiltrations se produisent en Italie même : plaine du Po et Toscane. L'Inquisition prouvera les rapports existant entre les bogomiles et les manichéens italiens et français. Ils reçoivent des noms différents selon les pays En Bosnie, Dalmatie, Italie du Nord, on les appelle patarins ou paterins, dans le nord de la France, poplicains ou publicains, ou encore tisserands, car ils sont nombreux dans cette profession, et enfin bougres, qui est une déformation de Bulgares (en passant par Boulgres). Dans le midi de la France, ce sont les Albigeois. Cette dernière région ne compte pas une seule localité qui, du fait des relations avec l'Italie, n'ait été touchée par le manichéisme. Celui-ci est également très important dans la plaine du Po et les Apennins.

 

Les Cathares.

    Des cathares sont condamnés au bûcher à Monteforte puis à Asti, en 1030, mais ils ont le pouvoir à Orvieto en 1125, avec Diotésalvi et Masasio, puis avec deux femmes, Julietta et Mélita de Monte-Meano, en 1173, ils provoquent une révolution à Concorezzo, et la même année à Rimini, ils empêchent l'application des sanctions prévues contre eux ; a Viterbe, en 1205, leurs représentants sont élus au conseil municipal. Milan est cathare ; Florence elle-même constitue un foyer de manichéisme.

    Dans le Languedoc, saint Bernard est empêché de parler à Verfeil en 1147. En 1167, un concile cathare a lieu à Saint-Félix-de-Caraman, près de Toulouse, sous la présidence de Niquinta, « pape » manichéen venu de Bulgarie. Le légat Pierre de Saint-Chrysagone, les archevêques de Narbonne et de Bourges, à la même époque, viennent à Toulouse, pour combattre l'hérésie, mais le comte Raymond VI se garde bien de leur accorder sa protection de façon trop ostensible. Ils condamnent le cathare Pierre Mauran à être fouetté, mais manquent être lynchés eux-mêmes. L'accusé, revenu du pèlerinage de trois ans auquel il a été astreint sera triomphalement élu capitoul (conseiller municipal, dirions-nous aujourd’hui).

    Roger II, vicomte de Carcassonne, toujours à la même époque, ayant emprisonné l'évêque d'Albi, Raymond VI organise contre lui une croisade, mais toute théorique puisqu'elle se borne a l'occupation de Lavaur.

 

Les Tisserands.

    Raoul le Glabre dans son Francorum Historiae, signale cette hérésie en pays de langue d’Oil dès le début du XI° siècle. Selon les rumeurs qui couraient à l’époque, ce seraient des Italiens qui auraient organisé un centre de propagande au Mont-Wimer, en Champagne et de là, l'hérésie serait passée en Flandre et dans le Val de Loire. Un prêtre de Rouen, Héribert, était venu à Orléans pour y faire des études. Il s'était lié avec deux autres prêtres, Etienne supérieur de la collégiale de Saint-Pierre-le-Puellier, confesseur de la reine, et Lisois, du Chapitre de la cathédrale Sainte-Croix. Tous les deux faisaient de la propagande en faveur d'une hérésie apportée d'Italie par une femme et ils «pensaient autrement que l'Eglise». Ils rejetaient les dogmes de la Trinité et de l'Incarnation, la Rédemption, les sacrements et le culte. Ils enseignaient l'éternité de la matière, l'inutilité des œuvres, l'impossibilité de la damnation par les excès de la chair. L'affirmation que la matière est éternelle, ce qui revient à l'affirmation de l'existence d'un principe du Mal indépendant de Dieu, est manichéenne (c’est dire aussi qu’elle est incréée et cela pose un fondement du matérialisme philosophique, JPR). Héribert adhéra à la secte et, de retour à Rouen, en parla au chevalier Aréfast dont il dépendait. Celui-ci se hâta de prévenir le duc Richard II et le roi Robert le Pieux (972-1031). Il se rendit lui-même à Orléans, où il se fit passer pour hérétique auprès de Lisois et d’Etienne, afin de pouvoir les démasquer. Les deux hommes arrêtés, ne renièrent rien de leurs croyances. Ils furent excommuniés et brûlés. Le concile d'Orléans qui les condamna en 1022 est le premier à faire flamber des hérétiques.

    En 1025, de nouveaux hérétiques arrêtés à Arras, cette fois, abjurèrent leurs «erreurs», à Liège, d'autres firent de même. Mais à Arras encore, en 1153, le clergé reçoit une lettre du pape Eugène III parce qu'il a murmuré contre son évêque qui voulait excommunier les manichéens. En 1162, Henri, frère de Louis VII, découvre en Flandre d'autres manichéens qui se recrutent essentiellement parmi la bourgeoisie. A cette occasion, le pape Alexandre III adopte une attitude tolérante, mais en 1172 le clerc Robert est brûlé à Arras pour hérésie et en 1182 de nouveaux cathares sont arrêtés en grand nombre sur dénonciation d une femme.

    A Liège, la seconde ville du Nord à être touchée par le manichéisme en 1025, des hérétiques nient en 1144 l'efficacité du baptême, disent l'absurdité de l’eucharistie, la nullité de l'imposition des mains, condamnent le mariage et le serment. Mais ils continuent, par prudence, à fréquenter les sacrements. Le clergé écrit au pape Lucius II pour lui demander quelle conduite adopter à leur égard. Il lui est conseillé de les enfermer dans des monastères, ce qui sera fait. Ces hérétiques étaient organisés en croyants, prêtres et prélats.

    La même année, Eversin, prévôt du monastère de Steinfeld, près de Cologne, demande au sujet d'une affaire identique les conseils de saint Bernard. Les hérétiques de sa ville pratiquent la pauvreté totale, rejettent toute nourriture provenant du coït (sic), comme le lait, ne reconnaissent pas 1’eucharistie, ni la pénitence, le mariage, la liturgie la croyance au purgatoire, et ils proclament la nécessite d’un second baptême. Les adeptes de la secte, accompagnés de femmes, prêchent l'hérésie de village en village et ils reconnaissent un chef suprême.

    Entre 1159 et 1163, Eckbert, abbé de Schömar, écrit un sermon contre d'autres hérétiques de Cologne. Il déclare que le manichéisme s'est surtout développé dans les milieux populaires et plus particulièrement chez les tisserands et les fabricants de draps. Le consolamentum qu'il décrit est identique à celui des Albigeois.

    Comme ils ne fréquentent pas l'église, ces hérétiques sont arrêtés le 2 août 1163. Arnoldus, Marsilius, Theodoricus défendent leurs croyances et, le 5 août ils sont brûlés avec leurs fidèles. Tous meurent avec beaucoup de courage et l'histoire dit qu'une jeune fille d'une grande beauté qui, elle, avait été graciée, se jeta dans les flammes pour partager leur sort. A Cambrai, deux religieux, Hildebrand et Jonas, à la même époque, sont jugés à leur tour. Jonas convaincu de catharisme, est «retranché comme un membre pourri du corps du Christ». On signale des cathares à Chalon dès 1045. A Besançon, deux missionnaires cathares dont les prêches connaissent un grand succès sont brûlés. A Bonn, des cathares vont aussi au bûcher.

    Il y a encore d'autres foyers d'hérésie, à Soissons, où Clément et frère Ebrard qui vivent sous la protection du comte Jean sont accusés par leurs adversaires des pires débauches, à Reims où les doctrines cathares sont condamnées en termes violents par l'archevêque Samson disant qu'elles sont propagées par «d'abjects tisserands», divisés en «majores» et en «sequaces» c'est-à-dire en purs et en croyants Toujours à Reims, en 1182, un jeune chanoine Gervais de Tibury, qui se promène à cheval, dans les vignes avec l'archevêque Guillaume, fait des propositions malhonnêtes à une jeune fille. Celle-ci ayant répondu que la perte de sa virginité constituait un péché irrémissible, elle est brûlée comme hérétique, tandis que son initiatrice, une vieille femme, parvient à échapper au supplice. Ainsi, les hérétiques sont tour à tour accusés des pires débauches ou d'une trop grande pureté !

    L'affaire des publicains, à Vézelay, en 1167, est l'une de celles qui ont eu le plus grand retentissement. Les hérétiques sont accusés de rejeter les sacrements : baptême, eucharistie, mariage, culte et hiérarchie. Deux cathares demandent à subir les épreuves de l'eau et du feu. L'un d'eux, reconnu coupable, est fustigé et banni Sept autres sont brûlés.

    Enfin, le concile de Reims, en 1148, avait eu à juger un hérétique breton, Eude de l’Etoile, qui prêchait dans le diocèse de Saint-Malo et dans la forêt de Brocéliande, aujourd'hui forêt de Paimpont. Il avait changé son nom de Eude en celui de Eon, d'après la Gnose, ce qui va à l'encontre des reproches d'ignorance formulés à son égard. II enseignait qu’il était l'incarnation divine et il donnait à deux de ses disciples, toujours d'après la Gnose, les noms d'autres Eons : Sagesse et Jugement. Il disait encore que certains de ses disciples étaient des anges ou des apôtres, ce qui constitue une preuve de sa croyance en la métempsycose. Il permettait à la foule des fidèles n'importe quelle nourriture mais par contre le régime auquel étaient astreints les purs était sévère. Accusé de piller les monastères et les églises et de vivre dans le luxe, ce qui parait surprenant, il fut condamné à la prison perpétuelle mais ne renia rien de sa doctrine. Plusieurs de ses fidèles périrent exécutés.

 

    Exception faite pour la Bretagne avec Eude de l'Etoile, l'hérésie cathare s'est donc répandue essentiellement dans les milieux bourgeois et ouvriers du Nord et de l'Est d'une part, dans le Languedoc et l'Italie d'autre part. Lyon, situé entre les deux zones d'influence, s'il n'était pas contaminé par l'hérésie, était tout au moins forcément un lieu de passage. Et si l'on n'a pas dépisté de cathares dans l'antique Lugdunum, on en trouve un peu plus au nord, à Vézelay, Besançon, et, plus près encore Chalon. Il y avait alors dans l'abbaye d'Ainay (Lyon) un autel devant lequel était célébrée en l'honneur de la Vierge une fête mystérieuse qui devait exciter les reproches de Bernard, abbé de Clervaux et la Fête des Merveilles conservait la marque de son origine païenne. La ville où l'on découvre ces traces d'hérésies va subir d'une façon plus directe l'influence de certaines doctrines.

 

Hérésies dogmatiques

 

    Tanquelin.

    Vers 1100, Tanquelin, aux Pays-Bas, en Flandre et en Allemagne rhénane, prêche une doctrine qui nie l'autorité de 1’Eglise, qui affirme que la parole d'un laïque vaut celle d'un ecclésiastique, sinon davantage, qui condamne les redevances telles que la dîme et déclare sans valeur les sacrements et les pratiques religieuses. De telles prédications recueillent un écho favorable parmi les populations ouvrières et rurales du Nord et Tanquelin, accompagné de trois mille personnes, va prêcher jusqu'à Rome. Pris par les soldats de l'archevêque de Cologne, il s'évade mais est finalement assassiné en 1115. Ce n'est pas pour autant que ses idées disparaissent. On retrouve ses anciens disciples à Yvois, dans le diocèse de Trêves, quelques années plus tard.

    Henri l’hérétique.

    Au même moment, Henri [2], un ancien religieux, parcourt également les régions orientales de la France et les régions occidentales de l'Allemagne, en prêchant des doctrines identiques à celles de Tanquelin. Parti de Lausanne, il arrive au Mans en 1116. On l'accuse alors de mœurs infâmes mais en même temps on reconnaît qu'il a une grande réputation de sainteté ! Quoi qu'il en soit, il prêche dans l'enthousiasme général et trois clercs, un jour où ils veulent le contredire, sont roués de coups. Les archidiacres, en l'absence de l'évêque, lui font porter une lettre lui interdisant de parler en public, mais Henri continue. Il s'attaque au sacrement du mariage dont il déclare qu'il parait absurde qu'il soit indissoluble, et il condamne les patrimoines privés. L'évêque Hildebert, retour de Rome, se voit dénier par lui toute autorité. Il faudra un incendie de la ville, opportunément déclaré, pour que la population se retourne contre Henri et ses disciples, accusés d'avoir attiré le malheur sur la cité. Hildebert peut alors affronter 1’hérétique dans une controverse publique à la suite de laquelle Henri doit s'enfuir. On 1e retrouve à Poitiers, à Bordeaux, et l'un de ses disciples Pons s'installe à Périgueux. Il arrive ainsi en terre cathare où il peut prêcher librement, niant la propriété, rejetant la messe et la communion, condamnant l’adoration de la croix. Lui et ses fidèles ne mangent pas de viande, ne boivent du vin que tous les trois jours et refusent de-recevoir de l'argent. Ils sont connus sous le nom d'"apostoliques". Du Languedoc, Henri passe en Provence puis, on ne sait pour quelle raison, va confesser ses erreurs à Pise, mais, revenu, rencontre Pierre de Bruys en Dauphiné et se proclame alors son disciple. Certains historiens distinguent Henri de Lausanne, disciple de Pierre de Bruys, et l'ermite Henri, qui prêcha au Mans. Mais Henri de Lausanne étant passé, lui aussi, au Mans à la même date, il y a tout lieu de penser qu’il s'agit du même personnage.


    Pierre de Bruys.

    Pierre de Bruys, donc, prêche en Dauphiné.  Lui-même et Henri parcourent cette province ainsi que la Provence et se rendent tous les deux en Languedoc. Ils retrouvent là ceux qui "sous une fausse couleur de religion niaient le sacrement du Corps et du Sang du Seigneur, le baptême, le sacerdoce, et toute la hiérarchie ecclésiastique, ainsi que les liens du mariage" et qui avaient été condamnés par le pape Calixte II lors d'un concile tenu à Toulouse le juin 1119, c'est-à-dire les Cathares. C'est ainsi que, des le départ, les contacts entre les manichéens et ceux qui établissent une tradition d'évangélisme anarchique, apparaissent. La lutte contre un même adversaire explique ces rencontres. En outre, en Languedoc, les hérétiques poursuivis sont certains de trouver une protection. Dès cette date, au reste, selon les indications de Pierre le Vénérable, le nombre des hérétiques est si grand qu'il faut à la fois organiser des missions pour les ramener dans le giron de l'Eglise et des expéditions pour les refouler des zones non encore contaminées.

On signale d'abord le passage de Pierre de Bruys à Lyon puis dans une ville du Sud-Ouest dont le nom n'est pas connu, où le vendredi saint 1112, il met le feu aux croix et fait rôtir des quartiers de viande qu'il distribue à ses disciples, ensuite à Toulouse. Dans le Dauphiné, son hérésie est combattue par l'archevêque d'Embrun, les évêques de Gap et de Die. En 1140, elle est signalée à Arles. Vers la même date de 1140, Pierre de Bruys est arrêté à Saint-Gilles où 1’assassinat du légat du pape devait plus tard servir de prétexte au déclenchement de la croisade contre les Albigeois, et il est brûlé vif par la foule.

La doctrine de Pierre de Bruys est une condamnation des sacrements, de la liturgie, de la hiérarchie catholique, négation du baptême de l'enfant, inutilité des églises pour prier, haine de la croix qui est l’instrument de supplice du Christ, négation de l'eucharistie et du sacrifice de la messe, inutilité des prières pour les morts. Pierre le Vénérable distingue les pétrobrusiens, qui sont ses disciples propres, des henriciens, disciples d’Henri de Lausanne, qui poussent les théories de Pierre de Bruys plus loin encore. L'hérésie d’Henri de Lausanne se développe en particulier chez les tisserands du Midi qu'on appellera "Arriani" du nom d'un village voisin de Toulouse.

Saint Bernard doit se déplacer dans le Midi pour combattre cette hérésie. Mais à Albi il est accueilli par un charivari et à Verfeil, "siège de Satan", il est également très mal reçu, les seigneurs quittent l'église lorsqu'il commence à prêcher et favorisent le départ de Henri. Pourtant celui-ci tombera entre les mains de l'évêque de Toulouse et il est transféré à Reims au concile présidé par Eugène III en 1148. Il y est condamné à la prison perpétuelle et meurt peu après de façon mystérieuse.

    Clémentius.

    Une hérésie similaire s'est développée dans le diocèse de Soissons avec un paysan, Clémentius, habitant Bucy. Il enseigne que le fils de la Vierge Marie n'est qu'un fantôme, nie la valeur du baptême, condamne le mystère de la messe, ainsi que le mariage et la génération. On accuse ses disciples des pires méfaits, comme de fabriquer du pain avec la chair des enfants assassinés, nés de leurs débauches. Arrêté en même temps que son père, Evrard, et deux de ses disciples, et conduit devant l'évêque de Soissons, Liard, Clémentius subit le sort de Pierre de Bruys et il est massacré par la foule.

    Gérard.

    Une autre hérésie s'est répandue en Angleterre avec Gérard, venu d’Allemagne, et qui réunit autour de lui aux environs de 1160, une trentaine de disciples. Il nie le baptême, l'eucharistie, le mariage. Devant le concile d'Oxford, les hérétiques refusent d'abandonner leurs croyances. Ils sont fouettés, marqués au fer rouge et jetés nus sur les routes où il est défendu de leur venir en aide. Tous meurent de faim et de froid.

    Arnaud de Brescia.

    Mais c'est encore en Italie que ce genre d'hérésies connaît le plus grand succès. La Querelle des Investitures, puis la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, de même que le développement des cités de l'Italie du Nord ne pouvaient que faciliter la diffusion des tendances anti-sacerdotales. Arnaud était né à Brescia vers 1100. Il est moine très jeune, suit à Bologne les leçons d’Immerium, puis à Paris, celles d’ Abélard. Il accompagne son maître au Concile de Soissons en 1112,  puis revient à Brescia pour enseigner à son tour.

    Il prend parti pour la politique gibeline (favorable à l’Empire) et participe au soulèvement de la commune contre l'évêque Manfred, qui se plaint à Rome. Déposé de sa charge par Innocent II, il est alors chassé d'Italie, passe en Allemagne puis en France où il retrouve Abélard. Tous les deux comparaissent en 1140 devant le Concile de Sens pour propagation de théories hétérodoxes. Le 16 juillet 1141, Innocent II ordonne d'enfermer Arnaud, mais la sentence n'est pas exécutée et nous retrouvons le futur hérétique à Paris, où il continue à enseigner à la montagne Sainte-Geneviève, vivant, ainsi que ses disciples, dans la pauvreté. Il accuse les évêques de vivre par contre dans le luxe et attaque saint Bernard. Celui-ci obtient de Louis VII qu'il soit expulsé. Arnaud se réfugie en Suisse en 1143 et s’humilie a Viterbe en 1145 devant le pape Eugène III. Sa vie pieuse à Rome est un exemple pour les croyants et il réunit autour de lui de nouveaux disciples, il recommence alors à prêcher, critiquant le pape lui-même et prend la tête de la commune en 1147, faisant appel à Frédéric Barberousse pour l'aider. En 1148, il est déclaré schismatique et en 1142, hérétique. L'empereur et le pape ayant signé la paix en 1155, Arnaud se réfugie en Toscane près de Compagnatico Mais, 1’empereur ayant saisi l'un des vicomtes en représailles, Arnaud lui est livré à Otricoli. Condamné à la prison par le préfet de Rome, il se serait enfui ; mais repris il fut condamné à mort. Barberousse se débarrasse ainsi d'un allié gênant. Son corps est brûlé et les cendres en sont jetées dans le Tibre (afin de ne pas laisser de reliques). Après sa mort, sa doctrine se répand surtout en Lombardie, où les cathares sont déjà nombreux. Aussi ses disciples seront-ils appelés "lombards". En 1184, les arnalistes (c’est-à-dire les disciples d’Arnaud) sont condamnés conjointement par le pape et l'empereur à Vérone. Mais, à cette date, une nouvelle secte vient de prendre naissance de l'autre côté des Alpes, qui ne tardera pas à fusionner avec eux, celle des Vaudois.

 

Conclusion.

    Pour les hérétiques dont il vient d'être question, Tanquelin, Henri de Lausanne, Pierre de Bruys, Clémentius, Gérard et Arnaud de Brescia, il s'agit de ramener L' Église à sa pureté initiale. Mais cette tentative se heurte évidemment à la résistance des cadres ecclésiastiques. Par contre, les hérétiques rencontrent sympathie et aide active non seulement auprès des simples gens mais aussi auprès de certains seigneurs sur qui pèse la tutelle de l'Eglise. Cela ne signifie pas qu'il ne se produit pas des retournements de situation, et les foules, dressées contre ceux qui prêchent, leur font parfois un mauvais parti. De leur côté, les hérétiques cherchent à rentrer dans le giron de l'Eglise. Mais, très vite déçus, ils reviennent à leurs prêches initiaux. Il faudra attendre saint François d'Assise pour qu'enfin le pape sache canaliser et utiliser ces aspirations profondes qui mettent l'existence du christianisme officiel en danger.

    En même temps ces prédications s'accompagnent de revendications sociales; elles ne se conçoivent même pas sans elles. S'attaquer à l'Eglise, c'est s'attaquer au régime politique existant. Et les humbles viennent demander, comme les premiers chrétiens, une libération immédiate, et non pas seulement pour l'au-delà, auprès de ceux qui s'insurgent. Ces mouvements présentent tous un aspect révolutionnaire. Mais ils ne se conçoivent pas non plus sans une influence manichéenne plus ou moins profonde du fait du contact avec les cathares.        

    Il faut aller plus loin. Les XII° et  XIII° siècles n'ont pas été comme on l'a dit trop souvent une époque de foi, ou plutôt ils ont été une époque de "fois", et l'on assiste même à des tentatives de concilier les trois religions essentielles du moment grâce à une religion supérieure. Il y a influence réciproque du judaïsme, du christianisme et de l'islamisme. Les persécutions et les guerres ne changent rien à cet état de fait. Les adversaires se rencontrent hors des champs de bataille et les Juifs ne sont pas constamment persécutés. Ils nouent dans les villes des relations avec les chrétiens et, dans les universités, les gens des différentes religions se retrouvent ; les communications avec l'Espagne musulmane ne cessent à aucun moment. Les manichéens eux-mêmes sont constamment présents jusqu'à la croisade (des Albigeois) qui anéantira une partie d'entre eux et obligera les autres à se terrer mais ils continueront ensuite à propager leur doctrine sous le couvert d'hérésies diverses et le pape accusera Nogaret lui-même, au début du XIV° siècle d'être patarin [3].

Les Vaudois allaient donc trouver en Europe un terrain propice pour la diffusion de leur doctrine.

Telle était la situation alors que s'effondrait le prestige de 1’Eglise dans la ville de Lyon, patrie de Valdès.

 

CALENDRIER DES HÉRÉSIES AVANT VALDO

 

1022 Jugement du Concile d'Orléans contre Étienne et Lisois (dénonciation du prêtre Héribert).

1025 Jugements identiques à Liège et Arras

1030 Exécution de cathares à Monteforte, puis a Asti

1045 Présence des cathares a Chalon-sur-Saône

1100-1115 Prédications de Tanquelin dans l'Est et le Nord.

1112 Pierre de Bruys à Lyon, puis dans le Sud- Ouest.

1116 Henri de Lausanne au Mans.

1119 Intervention de Calixte II à Toulouse contre les cathares.

1125 Les cathares à Orvieto Hérésie de Clémentius dans la région de Soissons.

1140 Mort de Pierre de Bruys à Saint-Gilles, Arnaud de Brescia (et Abélard) devant le Concile de Sens.

1144 Hérétiques signalés à Liège, Cambrai, Cologne.

1147 Saint Bernard de Clairvaux empêché de parler a Verfeil

1148 Jugement d'Eude de 1'Etoile à Reims. Arrestation d'Henri de Lausanne et sa moi

1152 Arnaud de Brescia déclaré hérétique

1153 Le clergé d’Arras soutient les hérétiques.

1155 Arrestation et exécution d'Arnaud Brescia.

1157 Dénonciation d'hérétiques a Soissons et Reims.

1158 Gérard en Angleterre.

1163 Arrestation de cathares à Cologne, Bonn, Besançon. Des cathares sont signalés, nombreux, en Flandre

1167 Condamnation de cathares à Vézelay. Concile cathare à Saint-Félix-de-Caraman.



[1] Lire l’article Bogomilisme sur Wiki.

[2] Henri l'Hérétique, dit aussi Henri l'Ermite, Henri de Lausanne, Henri de Cluny…

[3] Le grand-père de Guillaume de Nogaret fut condamné comme hérétique lors de la Croisade des Albigeois.

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