La croisade contre les Albigeois (2ème partie)

publié le 26 août 2013 à 10:11 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 mai 2015 à 01:25 ]
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    Voici l’interprétation que donne de l’hérésie cathare un écrivain pétainiste, en 1941 [1]. Après avoir dit que l’ordre traditionnel, malgré les changements du XIII° siècle, avait été pourtant maintenu avec la prééminence terrienne, Jean Gazave doit convenir : "une fois au moins, la résistance aux nouveautés perturbatrices (sic) alla jusqu’au conflit armé". Selon lui, la guerre - la "croisade" des Albigeois - oppose deux civilisations différentes : la terrienne, catholique, "où régnait la vertu de tempérance qui ordonne la modération dans la recherche du lucre" et celle du pays d’Albi qui "fit exception", qui se lança dans une monoculture commerciale du pastel et devint le pays de Cocagne. "L’or y roulait, abondant comme pierres des chemins et cailloux des torrents". La plante tinctoriale cultivée était en effet vendue au Grand Commerce et les marchands venaient des quatre coins du Vieux Monde, apportant avec eux leurs arts, lettres, goûts raffinés et autres "mœurs dissolues" (sic) et surtout, ils apportèrent aussi l’hérésie cathare. Les comtes de Toulouse, "leurs vassaux, leurs femmes, leurs troubadours, leurs artistes, tous engoués de modes nouvelles" se sont jetés dans cette religion "qui les délivrait de l’ancienne, trop gênante" et qui "au rebours de la morale chrétienne, n’imposait aucun frein à leurs concupiscences". Pour le pape et Saint Dominique, la croisade est "une action religieuse", pour Simon de Montfort et ses croisés la lutte qu’ils mènent est "un combat contre une civilisation étrangère, c’est-à-dire contre une économie divergente de la leur". Heureusement, grâce à Dieu, "l’hérésie dogmatique et morale ne fut pas seule vaincue, l’économie mercantile (…) s’effondra du coup". La chrétienté fut "réunifiée sur son économie agrarienne". La "nouveauté" fut terrassée. Non seulement, la terre ne ment pas… elle a toujours raison !   

    Ainsi, en plein XX° siècle, on retrouve des intellectuels qui condamnent à leur tour, comme le firent leurs ancêtres, les nouveautés de la période qu’ils étudient. Il y a une incontestable mentalité traditionaliste, une solidarité entre générations. La pensée conservatrice, ce n’est pas un vain mot.

 

Les hérésies font vaciller l’Église monolithe.

    Il n'entre pas dans notre propos de lister ici les hérésies du Moyen Age. L'important c'est de voir qu'elles remettent en cause l'ordre établi, elles peuvent déchirer la robe sans couture, elles ébranlent l'autorité de l’Église laquelle réagit chaque fois très durement. Mais cette période de notre histoire est hélas féconde et il faut donc s'y arrêter un instant parce qu'elle sécrète des institutions et des comportements que l'on va retrouver tout au long de notre survol historique : les compagnies de Pénitents incarnent la rigidité dogmatique et inquisitoriale de cette période [2].

    Il n'est pas indifférent de constater l'apparition d'un début de rationalisme et d'un individualisme qui fait fi des communautés chez un intellectuel comme Abélard et chez son disciple et ami Arnaud de Brescia qui fait la révolution avec les bourgeois de Rome. Les hérésies du moine Henri et de Pierre de Bruys s'épanouissent en pays cathare en plein milieu du XII° siècle et, à peine une génération plus tard, les paroles des Pauvres de Lyon, inspirées de celle de Vaudès (Pierre Valdo) remuent les consciences des classes miséreuses des villes. Et puis, il y a les Cathares au XIII° siècle.

    Le catharisme imbibe quasi totalement un Languedoc tourné vers le grand commerce, nous l’avons vu, et particulièrement vers l'Orient méditerranéen. R. Nelli, spécialiste de l'histoire du Languedoc et du Catharisme, montre le caractère révolutionnaire de cette hérésie à l'égard du système féodal, socle de l’Église romaine :

"Sans doute, le Catharisme considérait la terre comme "satanique", parce que c'est le mauvais Dieu qui la fait "grener et fleurir", et que l'agriculteur est son coadjuteur, mais surtout parce qu'elle est le support de l'organisation féodale, plus satanique encore. C'est pourquoi il préférait au travail du laboureur celui de l'artisan, qui se borne à transformer la matière, et même celui du marchand et du banquier, qui font fructifier l'argent par une sorte d'activité abstraite. Tandis que le seigneur, seul propriétaire de la terre, mais ne la cultivant pas, vit sur le dos de ceux qui la travaillent, mais ne la possèdent pas, le marchand ne subsiste que de son activité propre, il n' "exploite" que ceux qui veulent l'être, et ne s'assure le service d'autrui qu'en le rétribuant. Cela revient à dire qu'au XIIIe siècle, où, bien entendu, il n'était pas encore question de s'élever contre la notion même de "profit", l'équation travail-argent paraissait plus humaine et plus juste dans le pré-capitalisme bourgeois que dans le système féodal" [3].

    Il faut ajouter que le midi de langue d'oc vit deux innovations : C'est sur Marseille qu'est tirée de .Messine le 15 février 1200 la première lettre de change connue ; c'est à Toulouse que fut créée la première société par actions pour reconstruire les moulins de Bazacle, (1182) [4]. Bref, il y a bel et bien, là, quelque chose de "nouveau"… et l’Église n’aime pas les nouveautés.

    On a vu comment les Albigeois ont été défaits à la bataille de Muret La croisade contre les Albigeois (1ère partie). Nous verrons les conséquences de la victoire du roi de France au siège d’Avignon, en 1226. Le comté de Toulouse est détruit comme force politique par le traité de Meaux-Paris (1229).

 

Inquisition, délation, rémunération.

    C'est au concile de Toulouse (1229) que furent adaptés les principes posés par le traité de Meaux–Paris qui clôt la croisade des Albigeois. Un des canons de ce concile ordonne "aux évêques de désigner dans chaque paroisse un prêtre et deux laïques de bonne réputation, qui feront le serment de rechercher les hérétiques et leurs fauteurs, de visiter les maisons, y compris les greniers et les souterrains, et de dénoncer les hérétiques découverts à l'évêque et au seigneur ou à leurs représentants qui leur réserveront le sort qu'ils méritent". Il va de soi que les compagnies de pénitents serviront d'institut de formation pour obtenir ces "laïcs de bonne réputation" requis par l'évêque. Ainsi s'articulent inquisition, pénitents, délation. Cet appel à deux laïcs par paroisse est un véritable trait de génie. L'Eglise –c'est une marque de confiance dans la population, une preuve de la solidité de ses assises- L’Église crée comme un véritable militantisme institutionnalisé. Quant on sait que l'Inquisition et les compagnies de pénitents –fournisseurs officiels de délateurs – vont durer des siècles, on peut imaginer la puissance de l'implantation du conservatisme social, de la "pensée unique" dans nos villes et villages.

    Inquisition et délation forment un couple infernal qui va obérer pour longtemps la vie publique des pays catholiques. Ces méthodes ne peuvent que nourrir une indignation féconde, car qui oublie son passé est condamné à le revivre. "S'indigner ? Réaction spontanée, mais facile, et en somme commode", nous avertit A. Cazenave. "Cette exigence (que le cathare se convertisse et dénonce ses coreligionnaires, JPR) paraît aujourd'hui odieuse. Elle est en outre difficilement compréhensible, car la mentalité contemporaine admet mal que le remords puisse s'accompagner de trahison. Mais tout jugement de cet ordre serait un anachronisme qui déplacerait dans le temps notre propre système de valeurs. Celui des inquisiteurs, au lieu de se fonder sur des sentiments, fait référence à un ordre transcendant. Ce sens de l'honneur, qui se rebiffe en nous devant un mouchard, leur est inconnu. Seule compte la distinction entre la vérité et l'erreur. Et, bien entendu, les cathares sont dans l'erreur. (…). Ils ont transgressé la loi divine et risquent leur salut éternel en ne le reconnaissant pas. (…). Telle est la finalité ultime de l'Inquisition : du tribunal, les accusés doivent sortir convertis"[5] (et délateurs aurait-elle dû ajouter car "le converti se transforme forcément en délateur" écrit-elle par ailleurs, et "la soumission en fait un délateur"). Mais alors, lorsque le Vatican de Jean-Paul II dénonce l'Inquisition et demande pardon, il fait œuvre d'anachronisme, pourquoi s'excuser pour des comportements qui avaient à l'époque leur légitimité ?

    Cela dit, il est bien vrai que les catholiques du XIII° siècle faisaient référence à un ordre transcendant, que des inquisiteurs étaient persuadés de sauver des âmes de l'enfer en les forçant à se convertir et que la dénonciation d'autres victimes de l'erreur était noble pour la même raison. Pour tout chrétien, la délation est une obligation religieuse et chaque paroissien est un agent de l'Inquisition : ainsi sera-t-il établi par la loi dans l'Espagne des Rois très catholiques. Chaque chrétien doit ainsi agir au nom de Dieu et dire, d'une certaine façon, le Droit. En fait, tout devait entrer dans les normes les plus rigides. Chacun peut surveiller son voisin, le suspecter et le dénoncer. De toute façon, c'est pour la bonne cause. Dénoncer, c'était sans doute rendre grâce à Dieu, puisqu'on remettait sur le droit chemin des brebis égarées. Mais imagine-t-on ce que cela représentait, pour l'avenir, en termes d'esprit de certitude, d'imperméabilité au doute, d'esprit d'intolérance ? L'esprit inquisitorial va perdurer jusqu'au supplice du chevalier de La Barre et même au-delà. C'est l'infâme que devra fustiger Voltaire. Quant à l'esprit de délation, il sera entretenu et encouragé durant des siècles. Il y a là un mal français qui connaîtra un avatar particulièrement horrible sous le régime de Vichy.

    Mais il y a pire.

    Le traité de Meaux–Paris signé par Saint Louis et Raymond VII de Toulouse, comporte ce second alinéa : Raymond VII promet "2° De faire prompte justice des hérétiques manifestes et de les faire rechercher par ses baillis ainsi que leurs fauteurs. A cette fin il paiera pendant deux ans deux marcs d'argent et ensuite un marc à celui qui prendra un hérétique, si celui-ci est ensuite condamné par l'autorité compétente [6]". Ainsi donc il est demandé à chaque chrétien de dénoncer son voisin d'hérétique, non seulement pour sauver les âmes (la sienne et celle du voisin), pour aider l’Église et la sainte Inquisition, pour rendre grâce à Dieu, mais aussi pour deux marcs d'argent. Soit 1080 francs-or de 1914, plus d'un mois de salaire d'un professeur de lettres à l'Université de Toulouse de 1229, un demi-mois du traitement d'un Professeur en Théologie… Le système a vite dérapé. Telle servante qui voulait se constituer une dot, dénonce sa maîtresse la Dame de Montmaur, tel autre qui veut récupérer l'héritage de sa mère, (c'est important, l'héritage…) héritage confisqué pour hérésie, s'engage à dénoncer ses compatriotes passés en Catalogne, etc.… Tout étant dès lors permis, "l'Inquisition recrute sans bruit un personnel auxiliaire d'indicateurs, chasseurs de primes, agents secrets, mus par l'espoir d'un salaire ou d'une remise de peine"[7]. Déjà Saint Augustin loin d'ignorer cet aspect pécuniaire de la contrainte l'assumait pleinement. Dans sa lettre à Vincent, évêque donatiste, il dit clairement que l'argent pris aux hérétiques –mais l'argent n'est que poussière- est plus que compensé par leur retour dans la Lumière : "vous ne direz pas sans doute que l’argent ou les autres biens par la perte desquels les lois forcent les hérétiques à rentrer dans l’Eglise sont plus chers aux hommes que la lumière que Jésus Christ ôta à Saint Paul (…) et qui ne lui fut rendue qu’après qu’il fut incorporé à l’Eglise ?"[8] Lumière et poussière sont ainsi indissolublement unies, comme dans un rai de soleil on voit s'agiter les particules de poussière. Va donc pour l'amende aux hérétiques ; au XIII° siècle, c'est la prime à la délation… 

    Le traditionaliste Belperron ne trouve rien à redire. Il analyse le traité de Toulouse et il écrit sobrement : "le seul fait nouveau est la prime pour la capture des hérétiques et l'ordre donné aux baillis, fonctionnaires laïcs, de les rechercher". Rien ne l'étonne alors que c'est proprement dégoûtant, mais, il est vrai que le royaliste Maurras, son contemporain, avait proposé que chaque poilu aie sa part du butin, en cas de victoire, en 1916. Quoi qu'il en soit, cette marchandisation de la religion, cette rémunération de la délation au nom des saints principes de l’unité des chrétiens est déconcertante. Elle annonce un mariage abject entre le veau d’or et la défense de soi-disant grands idéaux.

    Mais l'extrême-droite, religieuse ou pas, a un rapport à l'argent étonnant.

 



[1] Jean GAZAVE, militant de l’Action Française, "La terre ne ment pas", 1941, pp. 36-39.

[2] Un bon résumé, selon nous, rédigé par Anne BRENON, conservateur en chef du Patrimoine de France, en charge du Centre d'études cathares, dans le numéro de PYRÉNÉES, de l'été 2002, "cinq siècles de résistance", pp. 26-35, deux cartes. Voir aussi, sur ce site,  Les hérésies avant le Valdéisme (1173)

[3] R. NELLI, "La vie quotidienne des cathares", Hachette, 1977, page 28. Voir aussi l'ouvrage d'Anne BRENON, "le vrai visage du catharisme" particulièrement le chapitre X.

[4] D'après Joseph Calmette, "La Société féodale", Colin, réédition de 1942, p129. Mme Anne BRENON place à Toulouse l'invention de la lettre de change. Sur les liens entre le catharisme, "la société marchande et la banque", Anne BRENON a écrit des pages excellentes (pp. 135-147) dans son livre "le vrai visage du catharisme" (éditions Loubatières).

[5] "La chasse aux cathares", revue L’HISTOIRE, n°56, 1983. Ce faisant, Mme Cazenave est d'accord avec l'abbé Boulenger qui, dans son histoire de l’Église de 1928, (imprimatur du 25 mars 1923) écrit que "ce n'est pas avec notre mentalité qu'il convient de juger les choses du passé" (page 256). Le bon abbé qui dit aussi "par l'Inquisition, qui a soulevé de nos jours tant et de si injustes critiques, l'Eglise et l’État entendaient se prêter un mutuel appui pour supprimer des hérétiques qui, par leurs doctrines antisociales (c'est lui qui souligne) étaient aussi dangereux que les pires révolutionnaires de n'importe quelle époque (page 255).

[6] BELPERRON, "La croisade contre les Albigeois et l’union du Languedoc à la France", Plon, 1942, réédition 1946, page 389. Voir aussi Th. DE CAUZONS, "Les Albigeois et l’Inquisition", Bloud & Cie, 1908, pp 75 et 81.

[7] A. CAZENAVE.

[8] SAINT AUGUSTIN, lettre à Vincent, 93.5



[i] Un bon résumé, selon nous, rédigé par Anne BRENON, conservateur en chef du Patrimoine de France, en charge du Centre d'études cathares, dans le numéro de PYRENEES, de l'été 2002, "cinq siècles de résistance", pp. 26-35, deux cartes.



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